Plus de 3.000 centenaires vivent en Belgique : « La probabilité d’arriver à 100 ans est deux fois et demie plus faible qu’en France »

Le démographe belge Michel Poulain parcourt le monde à la rencontre de centenaires. Il analyse les populations et les facteurs favorisant la longévité. Des « zones bleues » ont ainsi été créées (là où vivent des concentrations de personnes de plus de 100 ans) : Sardaigne (Italie), Okinawa (Japon), Nicoya (Costa Rica), Ikaria (Grèce) ou Martinique (France). Dans ces endroits, le démographe, de renommée internationale, a découvert plusieurs points communs durant la vie de ces centenaires : exercice physique, alimentation équilibrée, optimisme et projets, stress évité et liens sociaux conservés... « Ces constats nous font prendre conscience que mieux vieillir est possible avec des éléments essentiels et basiques. Il est indispensable de remettre l’humain au cœur de la vie, dans une société devenue trop individualiste », explique Michel Poulain.
De retour du Mexique, où il a donné des conférences à l’université, le spécialiste s’est réjoui de l’enthousiasme des étudiants face à la question de la vieillesse. Et pour cause : « Mon message, c’est que vieillir commence au berceau. La prévention est donc primordiale, tout comme le positivisme ! Nous pouvons agir sur le stress, bien trop présent actuellement, sur l’industrie alimentaire pour améliorer ce que nous mangeons ou sur la façon d’envisager certains types d’emplois. Tout comme repenser le modèle de société avec plus d’inclusion intergénérationnelle. Cela n’a aucun sens de vieillir si la dimension humaine est absente. La qualité de vie prime sur la “quantité”. Pourquoi vivre 100 ans si c’est un calvaire ? Les centenaires que j’ai rencontrés depuis des années vivent (ou ont vécu) correctement, toujours bien entourés, avec une solidarité familiale présente ou une communauté qui prend le relais. »
Michel Poulain a lancé une association « Living blue zone » « pour aller au-delà du simple constat et proposer des politiques différentes pour mieux vieillir », tout en relevant que « nous vivons dans un monde où les jeunes vont de plus en plus mal. Ils sont en permanence sur les réseaux sociaux et ne se sont pourtant jamais sentis aussi seuls. Ce sont eux qu’il faut viser aussi pour que leur longévité s’installe dès à présent. ».
Et en Belgique ?
Dans notre pays, le nombre de centenaires a plus que triplé en 20 ans. Ils ne sont plus une exception ! Selon l’office belge de statistiques Statbel, les 100 ans et + sont toujours plus nombreux. En 2025, 2.632 femmes ont atteint cet âge (contre 1.738 en 2015). Les hommes sont cinq fois moins nombreux : on en comptait, en effet, 540 en 2025 (contre 263 en 2015). Les progrès de la médecine sont indéniables mais ce n’est pas la seule explication. Y a-t-il, des zones où la longévité est plus importante dans notre pays ? Pour répondre à cette question, Michel Poulain a tout récemment commencé une étude sur les différentes régions : « En Belgique, la probabilité d’arriver à 100 ans est deux fois et demie plus faible qu’en France ! A priori, on vit plus longtemps dans les régions rurales. À l’inverse, si on regarde les zones industrielles, comme le sillon Sambre-et-Meuse, le niveau est beaucoup plus faible. De Liège au Borinage, l’effet de l’industrialisation se fait réellement sentir. C’est le cas aussi du nord de l’Hexagone alors que, dans les Pays de la Loire par exemple, la longévité est plus élevée. Les zones viticoles sont également un facteur favorisant, non pas pour la consommation de vin, mais pour les terres qui y sont plus riches et la qualité de vie meilleure. Le lieu de naissance est déterminant. »
Le paradoxe de l’âge
C’est incontestable : l’espérance de vie augmente. Dans notre pays, elle est de 82.4 ans pour la population totale. L’espérance de vie à la naissance est de 84,4 ans pour les femmes et de 80,3 ans pour les hommes (Statbel 2024). Mais même si nous vivons plus longtemps, et en meilleure santé globalement, « nous n’avons jamais été aussi négatifs sur l’âge, constate Stéphane Adam, professeur en psychologie du vieillissement à l’ULiège. Et pas besoin d’atteindre les 100 ans pour cela ! Les statuts de travailleur et de pensionné creusent les perceptions. Il y a moins de naissances, plus de personnes âgées et certains tentent de repousser cette tendance démographique, avec de l’immigration notamment. Pourtant, l’activité des seniors, parfois considérés à tort comme “inutiles” représente 7 à 8 % du PIB en Belgique ! » , souligne Stéphane Adam. Un chiffre qui pèse lourd dans la balance et qui mérite d’être pris en compte pour le professeur : « Beaucoup sont aidants proches, permettant d’éviter la maison de repos, par exemple dans un couple, d’autres s’occupent des leurs petits-enfants (limitant l’utilisation des crèches). Certains sont bénévoles. Ces activités réduisent les coûts pour la collectivité ! ».
« Le bonheur augmente en vieillissant »
Au-delà de la dimension biologique des plus âgés et des centenaires, rappelons-le nettement plus nombreuses que nombreux, Stéphane Adam remarque que, « de manière très schématique » insiste-t-il, « l’homme pense perdre sa valorisation en arrêtant de travailler, et devient moins actif, tandis que la femme s’inscrit dans une continuité : quand elle arrête sa carrière, le « travail » continue avec les petits-enfants ou des activités. Cela garantit un sentiment d’utilité indispensable aux êtres humains. L’espérance de vie pourrait évoluer si le rôle des hommes et des femmes s’égalisait dans la société ! On sait aussi que le bonheur augmente avec l’âge, que le réseau social est essentiel et qu’un lien de qualité sera privilégié à la quantité. Mon voisin de 80 ans préférera une visite ou deux appels sur la semaine plutôt que d’avoir 5.000 amis sur Facebook ! 11 % des personnes âgées disent souffrir de solitude (hors des maisons de repos) et 9 % de dépression. C’est nettement moins que chez les jeunes ! Changer notre vision de la vieillesse nous permettra de vieillir mieux nous-mêmes. » Quel que soit l’âge, faire qu’il ne soit plus un critère social, prendre soin de soi et des autres, nous permettra, peut-être, d’atteindre les 100 ans de manière heureuse…








