« Disclosure Day » : les confessions du pilote de F-16 qui a pourchassé un ovni dans le ciel belge

Il y a des films qui tombent à pic. À 79 ans, Steven Spielberg revient à ses premières amours – le ciel, l’inconnu, le frisson du premier contact – avec « Disclosure Day », thriller paranoïaque où une présentatrice météo (Emily Blunt) et un informaticien en cavale (Josh O’Connor) se retrouvent dépositaires d’un secret qui dépasse l’humanité : nous ne serions pas seuls. Le cinéaste y renoue le fil de « Rencontres du troisième type » et d’« E.T. », au point que certains parlent déjà d’un troisième volet. Et le calendrier fait le reste : le long-métrage débarque alors que la question des objets volants non identifiés n’a jamais été aussi présente dans le débat public, entre archives militaires déclassifiées et vidéos de chasseurs authentifiées outre-Atlantique.
Mais pour frissonner, pas besoin de traverser l’Atlantique ni d’attendre la fiction. La Belgique a vécu, bien réelle, sa propre rencontre avec l’inexplicable. À partir du 29 novembre 1989, près d’Eupen, deux gendarmes décrivent un immense triangle lumineux suspendu dans la nuit. En quelques semaines, les signalements se comptent par milliers. Lumières silencieuses, formes anguleuses, déplacements impossibles : le pays devient malgré lui l’épicentre d’un phénomène qui tiendra en haleine témoins, scientifiques et militaires pendant près de dix-huit mois. On l’appellera la « vague belge ». Et elle reste, aujourd’hui encore, l’un des épisodes les mieux documentés de l’histoire mondiale de l’ufologie.
Un tabou levé par la Défense belge
Le point d’orgue ? La nuit du 30 mars 1990. Ce soir-là, l’affaire bascule : pour la première fois, des radars militaires au sol confirment ce que des gendarmes observent depuis leur jardin. La machine s’emballe, l’ordre tombe sur la base de Beauvechain – décoller, identifier, intercepter. Aux commandes de l’un des deux F-16 lancés dans le ciel nocturne : un jeune pilote du 350e escadron, Yves Meelbergs. Pendant une quarantaine de minutes, il va tenter d’accrocher une cible qui change d’altitude, de cap et de vitesse à des régimes défiant les lois connues de l’aéronautique. Il verrouillera la chose à plusieurs reprises. Il ne la verra jamais de ses yeux. Et elle finira par s’évanouir des écrans, plus vite que tout ce que la technologie de l’époque – et celle d’aujourd’hui – sait expliquer.
Trente-six ans plus tard, l’homme a troqué le cockpit de chasse contre l’instruction : devenu instructeur de vol à la Défense, il est aussi de l’aventure des Red Devils – non pas nos footballeurs, mais la patrouille acrobatique de la Force aérienne belge. Longtemps, le sujet est resté tabou, frappé du sourire en coin réservé à ceux qui « croient aux petits hommes verts ». Meelbergs, lui, a fait le choix de parler. Sans extrapoler, sans verser dans la soucoupe volante : juste raconter, le plus honnêtement possible, ce que ses radars ont vu cette nuit-là. Rencontre avec un témoin pas comme les autres.

Avez-vous vu « Disclosure Day », déjà ?
Oui, bien sûr. Il me semble dans la lignée des productions de Spielberg : on y retrouve un peu l’esprit de « Rencontres du troisième type » ou de « La Guerre des mondes ». Cela dit, sa trame ne me paraît pas très plausible. Je ne crois pas qu’un jour quelqu’un viendra annoncer devant les caméras du monde entier que les extraterrestres débarquent. En revanche, l’hypothèse d’une vie ailleurs reste envisageable. Simplement, à ce stade, elle n’est pas prouvée. Nous n’avons aucune preuve scientifique. Nous avons des observations, c’est différent.
On parle d’ailleurs de plus en plus de « phénomènes aérospatiaux non identifiés » plutôt que d’OVNIS…
Exactement. Au départ, on disait UFO, objet volant non identifié. On a élargi l’acronyme pour ne pas présupposer qu’il s’agissait toujours d’un objet : dans certains cas, c’est un phénomène météo, une bulle d’air, une inversion de température. On observe ce genre de choses depuis le début du XXe siècle, surtout après la Seconde Guerre mondiale, et l’immense majorité des cas trouve une explication. Reste un faible pourcentage, lui, inexpliqué à ce jour.
Avec cette « vague belge », partiellement inexpliquée. Comment a-t-elle été documentée, à l’époque ?
Par un travail de fourmi de la SOBEPS, la Société belge d’étude des phénomènes spatiaux. Des bénévoles – dont des scientifiques, un professeur d’université – qui n’étaient pas des « believers » convaincus d’avance par l’existence extraterrestre, mais des gens rigoureux. Ils ont mené, de mémoire, environ 1 500 enquêtes, à la manière d’une investigation policière : un protocole précis pour interroger chaque témoin sans plaquer d’interprétation sur ce qu’il décrivait. On leur doit près de 20 000 pages consignant les observations au sol. C’est ce qui rend la vague belge particulière : la Force aérienne de la Défense belge a autorisé ce travail, mené conjointement.
Et du côté de la Défense, comment regardait-on tout cela, avant même vos interventions dans les airs ?
Fin novembre 1989, un jour donné, plus de 200 personnes ont rapporté un même phénomène dans l’espace aérien belge, parfois à très basse altitude. Notre mission, c’est la surveillance de cet espace : nous avons des avions de chasse armés, prêts à décoller 24 heures sur 24. Toute intrusion sans plan de vol déclenche un devoir d’investigation. D’autant qu’à l’époque, la Belgique abritait déjà le siège de l’OTAN et de la Communauté européenne. Dès décembre, il y a donc eu deux interventions de F-16.
Qu’ont-elles donné ?
Rien de concluant. La première fois, une heure s’était écoulée entre les premières observations et notre arrivée sur zone : il n’y avait plus grand-chose à voir. La deuxième, il s’agissait d’un rayon laser émis par une discothèque ; les avions ont relevé les coordonnées et on est allé « cueillir » les plaisantins. La Force aérienne a alors durci le protocole pour ne plus décoller inutilement. Désormais, une troisième condition s’imposait : une détection radar simultanée. À l’époque, quatre radars couvraient le territoire : deux militaires, à Glons et Semmerzake, deux civils, avec des fréquences différentes. Pour faire décoller les F-16, il fallait qu’ils confirment ce que les témoins décrivaient au sol.
À titre personnel, à ce stade, un doute s’insinue-t-il en vous quant à une explication extraterrestre ? Ou en tout cas, observez-vous avec énigme la vague belge ?
Pas encore, parce que nous n’avions pas de vision globale. La SOBEPS n’avait pas publié ses résultats. Nous étions un maillon de la chaîne, concentrés sur notre mission. Ce n’est qu’au fil des mois et des années, en découvrant la reconstruction des interceptions, que j’ai réalisé l’ampleur des choses : à un instant donné, l’espace d’une ou deux minutes, il y avait un signal consistant côté radars civils, côté radars militaires et côté témoins visuels. C’est cette corrélation entre des sources indépendantes qui m’a amené à envisager l’existence d’un phénomène réellement non identifié. Et qui l’est toujours.
Vous parlez là de la nuit du 30 mars 1990. Revivons ce moment. Comment se déroule-t-elle ?
Nous étions de garde – le QRA, ce service d’alerte permanent où des avions armés sont prêts à décoller en dix minutes. C’était un vendredi, nous avions déjà volé le matin et nous nous apprêtions à souffler, à nous reposer. Vers 23 heures, l’alerte retentit. On court vers l’avion, on décolle, et le centre d’opérations nous donne la mission. Ce soir-là, une quarantaine de minutes de vol, une dizaine d’interceptions, guidés par le radar de Glons, au sud-est de Bruxelles.
Que se passe-t-il dans votre tête à ce moment-là ?
Au décollage, deux ou trois minutes d’adrénaline. Puis le métier reprend le dessus. L’interception, le combat aérien, c’est notre quotidien à Beauvechain : on bascule en mode opérationnel, les automatismes reviennent, et tout le reste disparaît. On est entièrement concentré sur ce qu’on a à faire.
Sauf que la cible, elle, est hors norme.
Oui : furtive, évasive, avec des performances que l’on n’observait sur aucun avion connu. Sur les dix interceptions, trois nous ont donné un contact plus consistant. Lors de l’un d’eux, nous nous sommes approchés à une dizaine de kilomètres. Mais nous volions de nuit, et la Belgique est un pays saturé de lumière : autoroutes, agglomérations, éclairages. Avec une cible située plus bas que nous, impossible de distinguer quoi que ce soit au milieu de toutes ces lampes.
Vous ne l’avez donc jamais vue ?
Jamais en visuel. Uniquement au radar. Mais le même contact a été observé, pendant quelques dizaines de secondes, par deux radars en vol et deux stations au sol. Et les témoins, eux, affirment nous avoir vus passer à proximité des lumières qu’ils décrivaient – une sorte de triangle avec trois feux aux extrémités. Ils ont eu l’impression qu’on les frôlait, voire qu’on les traversait. C’est là que se pose la question de la perception nocturne, qui peut créer de fausses impressions.
Vous parlez d’un « objet ». C’est votre conviction, trente ans après : quelque chose de concret ?
Disons qu’au moins un phénomène était bien là, puisque quatre radars distincts l’ont vu. De là à parler d’objet, je reste prudent : nous n’avons pas de preuve. Dans 80 à 85 % des cas de la vague belge, on a trouvé une explication – avion, hélicoptère, drone, ballon, météo, rentrée de satellite. Pour cette nuit-là, non. Trente-six ans plus tard, je ne pensais pas être encore là à en parler, et pourtant la question reste ouverte.
Et il ne s’agit pas de témoignages de « believers » parmi les témoins visuels…
Voilà tout l’intérêt de ce dossier. Entre les « believers » qui y croient quoi qu’il arrive et ceux qui réfutent tout a priori, il y a monsieur Tout-le-monde. Or, lors de la vague belge, les témoins venaient de toutes les couches de la population, avec ou sans formation scientifique – et leurs descriptions étaient remarquablement similaires. Ailleurs, à d’autres époques, les récits divergent souvent. Ici, on a une cohérence, des gendarmes parmi les témoins, et surtout des observations enregistrées et analysées ensuite. C’est ce qui rend la vague belge connue dans le monde entier.
Avec les moyens d’aujourd’hui, en saurait-on davantage sur ce qu’il s’est passé pour vous le 30 mars 1990 à bord de votre F-16 ?
Probablement. À l’époque, nos radars relevaient d’une technologie des années 1970, déployée dans les années 1980. Un chasseur actuel emporterait davantage de capteurs, un radar plus performant. On pourrait observer la chose plus précisément, et soit exclure d’emblée une quelconque origine inexpliquée, soit confirmer sa nature.
Mais même les avions actuels seraient incapables de suivre de telles accélérations, comme celles que vous aviez face à vous ?
Au niveau des performances, c’est clair. Ce que les bandes radar ont montré – et ça ne concerne pas que la Belgique, des F-18 américains ont fait des observations comparables en 2004 – dépasse tout ce que nous connaissons : accélérations et changements d’altitude hors norme, sans rapport avec nos appareils. Un avion très rapide atteint Mach 2, parfois Mach 3 ; là, on était au-delà. Et un pilote encaisse environ 9 G ; au-delà, ça devient invivable. Or les mesures radar montrent des accélérations bien supérieures à ce qu’un corps humain pourrait endurer (par exemple, l’ovni évoluait à 3000 mètres d’altitude et à une vitesse de 1000 km/h avant, en quatre secondes, de plonger à 1500 mètres, sa vitesse passant à 2000 km/h. Sans bang supersonique, NDLR).
La piste d’un prototype secret américain, vu la présence du SHAPE en Belgique, a-t-elle été étudiée ?
Elle a été sérieusement envisagée – on a notamment parlé du F-117, l’avion furtif de l’époque. La question a été posée à l’ambassade américaine, qui a formellement écarté l’hypothèse. Aucun doute là-dessus : ce n’était pas un de leurs engins. Mais c’était une piste légitime, puisqu’on ignorait l’origine du phénomène.
Existe-t-il en Belgique, comme aux États-Unis, une cellule dédiée à ces questions ?
Non. En Europe, il n’y a pas vraiment de structure consacrée à cela. Les Américains regardent le sujet de plus près et ont sans doute des services dédiés. Côté belge, le besoin n’a jamais été ressenti, ni par l’état-major ni par le gouvernement. La France, elle, est plus avancée, avec un groupe d’étude des phénomènes aérospatiaux au sein du CNES, son agence spatiale. Chez nous, on est resté très discret. La seule initiative notable date de l’époque : à la demande du ministre de la Défense, la Force aérienne avait choisi de communiquer de façon transparente sur ses interventions – ce qui était rare.
Peut-on quand même envisager qu’il existe au sein de la Défense belge des documents confidentiels ou des études secrètes sur ces phénomènes aérospatiaux inexpliqués comme cela existe aux États-Unis ?
Si tel est le cas, je ne suis pas au courant (sourire).
Et vous, finalement, quelle est votre intime conviction sur la vie extraterrestre ?
Bonne question. C’est une hypothèse qui s’entend. En discutant avec des spécialistes d’astronomie, d’astrophysique ou d’exobiologie, on s’aperçoit que des formes de vie sont envisageables ailleurs que sur Terre. On a déjà identifié quelque 5 000 exoplanètes : statistiquement, la probabilité d’une vie ailleurs existe. Cela ne suffit pas à l’affirmer, mais l’hypothèse mérite d’être prise au sérieux. Surtout, l’état d’esprit a changé : il faut traiter ces informations de façon objective, sans les prendre à la rigolade comme il y a quarante ans. C’est ce qui fera avancer les choses.









