Clarence Pitz : « Si vous accostez sur cette île, on a le droit de vous abattre »

Clarence Pitz a un parcours qui ferait un bon personnage de roman : Sept ans à la tête du Casier judiciaire de la Ville de Bruxelles, puis prof d’anthropologie du tourisme et d’histoire de l’art (métier qu’elle exerce toujours), et enfin autrice de polars repérée par Folio avant d’être happée par Belfond Noir. Son cinquième roman, « D’où personne ne revient », emmène le lecteur au large du golfe du Bengale, sur l’île de la Sentinelle, l’une des dernières terres au monde où vit une population non contactée – et où l’État indien autorise ses habitants à tuer quiconque approche. Marie, riche héritière belge frappée d’un mal invisible, s’y aventure pour une raison de vie ou de mort. Avant que tout s’emballe.
Quel rapport entretenez-vous avec l’Inde ?
Aucun, à l’origine. Quand j’ai élaboré le scénario, je n’y avais jamais mis les pieds. Mais j’étais intriguée par l’île de la Sentinelle et cette interdiction de l’approcher. Surtout, par l’autorisation que l’État indien laisse à ses habitants de tuer ceux qui s’en approchent. C’est aberrant : à une époque où l’on ne parle que de vivre-ensemble, on dit clairement que si vous accostez, on a le droit de vous abattre. Et si c’est le cas, on ne viendra même pas chercher votre corps. Vous serez considéré comme perdu. D’où le titre.
Vous êtes ensuite partie sur place. Le livre est très sensoriel…
Oui, j’avais déjà les grandes lignes du scénario, mais le voyage est venu tout enrichir. L’Inde, on sait que c’est une fourmilière, mais ça reste abstrait. À Chennai, les trottoirs sont impraticables, il faut escalader des ordures, des mobylettes, marcher sur la route. Pondichéry, on respire déjà : une ville unique, avec son côté colonial très français, d’où le passé de mon héroïne. Et puis Auroville, cette cité idéaliste avec sa grosse boule dorée, que j’ai découverte en organisant mon voyage et intégrée au roman. Enfin les îles Andaman, un décor qui fait penser aux Maldives.
Vous distinguez les Sentinelles, qu’on ne connaît pas, et les Jarawas…
Sur les Sentinelles, on ne sait quasiment rien : ils tirent des flèches, point. C’est le point de départ du livre, mais le matériau n’est pas assez étoffé. Mon intrigue se passe donc surtout chez les Jarawas, parce que là, j’avais un vrai matériau anthropologique. Ils sont environ 400. L’État indien les protège : sur la route de la Grande Andaman, il y a ces panneaux « malaisants », comme disent mes ados – « ne baissez pas vos fenêtres, ne les nourrissez pas, ne jetez pas de vêtements ». On a l’impression de rentrer dans un safari humain. C’est maladroit, ça met mal à l’aise, mais ça part d’une volonté bienveillante. Et si un Jarawa tue un braconnier, on ne viendra pas le chercher.
Professeure d’anthropologie : ça a nourri le roman ?
C’est plutôt l’inverse ! Les peuples non contactés ne faisaient pas partie de mes cours. Mais maintenant que je me suis documentée, je vais pouvoir les y intégrer. Cela dit, je travaille le tourisme chamanique, le tourisme morbide, les conséquences du tourisme sur les populations locales… Ça m’a donné une bonne vue d’ensemble des enjeux. Et je ne pouvais pas parler de l’Inde sans aborder les castes ou la condition des femmes. Mon enquêtrice est flic, et elle doit faire ses preuves bien plus qu’un homme. C’est du vécu, aussi : même ici, en Belgique, une femme doit se battre dix fois plus pour avoir autant de crédibilité.
Vos lecteurs pourraient trouver votre architecture en flash-back complexe…
Je voulais une structure que je croyais simple ! Marie est dans une chambre d’hôpital, menottée après avoir été sauvée par l’armée indienne. Elle se confie à une avocate, et chaque récit ouvre un flash-back. Ça reste complexe, j’en conviens : c’est un livre qui demande une lecture en continu, on ne peut pas le poser un mois. Mais je n’aime pas les histoires trop linéaires. Chaque fois, je me dis « cette fois je fais simple », et je n’y arrive pas. Le tout, c’est de ne jamais perdre le lecteur.
C’est un livre sombre, mais vous le dites « sur le bonheur ».
Marie a tout : l’argent, un quartier huppé de Bruxelles, des parents richissimes. On n’aime pas les jeunes riches : je l’ai faite ainsi exprès. Et pourtant elle est profondément malheureuse, rongée par cette maladie invisible, l’algie vasculaire de la face. Elle donnerait tout son argent pour ne plus souffrir. Puis elle rencontre les Jarawas, qui ne connaissent même pas l’argent, qui ne savent pas à quoi ça sert, et qui sont parfaitement heureux dans la nature. Je voulais ce miroir, cette opposition. Et elle pense les Jarawas capables de la sauver grâce à une algue qu’on ne trouve qu’à proximité de l’île des Sentinelles et où ils peuvent la conduire.
Cette maladie, « la bête », vous en avez souffert.
L’algie vasculaire de la face, oui, en effet. Moi j’ai une forme modérée, je suis une grande chanceuse. Mais les malades errent en moyenne quatre ans avant un diagnostic. On les méprise, on les moque – j’ai connu ce mépris. J’ai vu deux ORL qui ne trouvaient rien ; on m’a suspecté un cancer, une tumeur du nerf auditif. On a l’impression de devenir folle, l’entourage doute. Ma sœur a lu le livre et m’a dit : « C’est fou tout ce que tu as mis de toi. » Elle avait raison.
Du Casier judiciaire de Bruxelles à l’écriture, votre parcours est singulier.
Tout est arrivé par hasard et par défi. Au Casier judiciaire de Bruxelles, on bossait avec des flics hauts en couleur, c’était chouette, puis c’est devenu trop administratif. On m’a proposé de donner cours en tourisme : j’ai eu un week-end pour préparer mon premier cours, et j’ai quitté le Casier en quelques jours. L’écriture, pareil : une amie m’a parlé d’un concours de thrillers en ligne, en 2017. Elle m’a dit « chiche ». J’ai mordu. Il ne faut pas me dire « chiche », je fonce ! Avant ça, l’écriture me paraissait inaccessible, comme devenir chanteuse. Je viens d’une famille très terre à terre : tu fais des études, tu gardes le même boulot toute ta vie.










