Marek Halter : « Être juif aujourd’hui ? C’est dangereux »

Sur les murs de son appartement parisien, le mot « paix » s’affiche en cinquante-quatre langues. Marek Halter, né dans le ghetto de Varsovie il y a quatre-vingt-dix ans, arrivé en France à 14 ans après un détour par l’Ouzbékistan – où, gamin chapardeur, il racontait « Les Trois Mousquetaires » à des bagnards –, a été peintre durant quarante ans avant de « se baigner dans les mots ». Témoin du procès Eichmann aux côtés d’Hannah Arendt, il n’a jamais cessé de militer pour un règlement négocié au Proche-Orient.
Avec « Le Juif », son trente-neuvième roman, il s’attaque à une idée qui le hante depuis ses 17 ans et une visite à Jean-Paul Sartre : qu’est-ce qu’être juif, sinon être désigné comme tel par le regard de l’autre ? Son héros, agent au Quai d’Orsay, en fera l’amère expérience. Dans ce roman, Marek Halter suit donc Jean-David Dupuis, un homme qui a grandi avec l’idée que les autres se faisaient de lui plutôt qu’avec sa propre identité. Une circoncision pratiquée à sa naissance sur obligation médicale a nourri un malentendu qui l’a longtemps fait passer pour juif. Lorsqu’il découvre qu’un de ses ancêtres aurait participé à la fondation de la première synagogue de Doullens, il se lance dans une quête mêlant histoire familiale et questionnement identitaire.
Le récit prend ensuite une tournure plus romanesque lorsqu’un vol de sacoche, contenant des documents top-secret, entraîne le personnage dans une intrigue aux accents de thriller international, entre services secrets, conflits géopolitiques et trafics divers. Ambitieux dans ses thèmes, « Le Juif » oscille entre récit initiatique et roman d’espionnage. L’ensemble se lit facilement, même si la multiplication des pistes narratives et des enjeux géopolitiques tend à diluer la dimension plus intime du récit. Jusqu’à un dénouement littéraire à Bruxelles, là où nous rencontrons d’ailleurs l’auteur nonagénaire, bon pied bon œil. Entretien avec un homme qui, à l’évocation de la retraite, sourit : « Se retirer, c’est la fin. »
D’où vous vient cette énergie d’écrire et de publier encore ?
Elle vient de l’espoir et des projets. Quand on a des projets, on attend le lendemain pour les réaliser et on a hâte d’y être. J’ai encore deux livres en route, la promotion de celui-ci, « Le Juif », et puis je rêve aussi d’organiser une grande marche mondiale des femmes pour la paix. Je fais jouer tous mes contacts en ce sens. Vous savez, une société qui n’a plus d’espoir se meurt. Pareil pour l’homme que je suis. Il y a un hadith magnifique : Mahomet est sur son lit de mort, on frappe à la porte, un homme dit qu’il est venu le chercher. « Dis-lui que j’ai encore trop de projets, qu’il revienne. » Et la mort s’en va.
« Le Juif », votre nouveau roman, part presque d’une farce : un homme circoncis pour raisons médicales que tous décrètent juif. Comment est née cette idée ?
On n’invente jamais tout. À 17 ans, peu après mon arrivée en France, j’ai lu « Réflexions sur la question juive » de Sartre. Un livre qui m’a énervé : pour lui, le Juif, c’est celui qui est vu comme tel dans le regard des autres. Mais alors il m’enlève toute liberté ! Je suis juif parce que l’antisémite le décide, et si je n’en ai pas envie, je deviens bouddhiste ? J’ai trouvé son adresse, rue Bonaparte. Je frappe. « Je suis né dans le ghetto de Varsovie, j’ai lu votre livre », je lui dis À cette génération qui vivait dans la mauvaise conscience d’après-guerre, c’était comme arriver avec une kalachnikov. « Entrez, jeune homme » qu’il me répond. Je lui explique que la plupart des Juifs ne sont pas religieux, que les Juifs chinois sont chinois, les Juifs africains sont noirs. Il me répond : « Si un jour vous écrivez un livre, vous direz tout ça. » Voilà d’où ça vient.
Vous mêlez cette réflexion identitaire à un roman d’aventures.
Au départ, je ne pensais pas me lancer dans du John le Carré. Mais en écrivant, j’ai lu dans Le Figaro qu’un sous-marin chargé d’armes destiné à l’Ukraine avait disparu. Et je me suis dit : au fond, l’affaire Dreyfus a commencé par la disparition d’un bordereau. Qui pouvait l’avoir passé ? Un Juif, bien sûr. On n’a jamais vu autant de guerres en même temps qu’aujourd’hui, et pour s’entretuer il faut des armes : c’est devenu le marché le plus lucratif qui soit. Mon héros y met le doigt. On lui colle l’étiquette « juif », et il découvre, comme le lecteur, ce que c’est que d’être dans la peau d’un Juif sans l’être.
Et c’est quoi, aujourd’hui, être dans la peau d’un Juif ?
C’est dangereux. Ce n’est pas un peuple « élu » – c’est une mauvaise traduction, il faudrait dire « choisi ». Pendant quarante ans après la Shoah, les Juifs d’Occident vivaient normalement, belges, français, hollandais. Et puis, quand la société va mal, on cherche un bouc émissaire. Le meilleur, c’est le Juif, parce qu’il est partout – « Je suis partout », c’était le titre d’un journal collaborationniste. Un Noir, on voit qu’il est noir. Le Juif, lui, peut être noir, chinois, n’importe quoi, et tout ce qui est caché est suspect. Hannah Arendt, que j’ai connue au procès Eichmann, distinguait la population et la populace. La population accepte les règles ; la populace, non. Hitler a été élu par la populace, celle des tricoteuses qui, sous la Révolution, passaient la nuit devant la guillotine. Pour la gagner, il faut lui désigner une victime. Chaque haine a besoin d’un coupable. Ce sont les Juifs.
Vous parlez d’un retour de l’histoire.
Les ghettos sont nés à Venise en 1516. Et aujourd’hui, dans les universités américaines – Columbia, Harvard, MIT –, des étudiants juifs ne peuvent plus étudier. On les repousse vers les ghettos. Boris Cyrulnik, enfant caché pendant la guerre, dit que la haine des Juifs aujourd’hui est comparable à celle des années 30. Reste une question que je n’ai pas résolue : pourquoi le 7 octobre a-t-il été ce déclencheur ? Comme si l’humanité avait ras le bol de vivre dans la mauvaise conscience de la Shoah. Aujourd’hui, c’est plus facile d’être antisémite que raciste.
Une partie du livre se passe à Bruxelles. Pourquoi la Belgique ?
C’est personnel. J’avais de la famille ici : le frère de mon père, socialiste persécuté dans la Pologne d’avant-guerre, s’était installé en Belgique, horloger à la cour du roi. Quand nous sommes sortis de la guerre, mon père m’a emmené le voir. Curieusement, c’est la Belgique qui m’a paru être le paradis occidental face au totalitarisme : à la fin des années 50, elle était plus riche que la France, un côté opulent flamand, comme chez Bruegel. Il fallait planter mes personnages dans un cadre : Balzac avait Angoulême, j’ai pris la Picardie et la Grand-Place de Bruxelles, que Victor Hugo adorait – il a vécu au troisième étage de la Chaloupe d’or.
Quelle force ont les mots, pour vous ?
Une force immense. Primo Levi raconte qu’à Auschwitz, un SS allait tirer sur un enfant. Levi, en pyjama rayé, l’attrape par le bras et demande : « Warum ? Pourquoi ? » L’autre, pris au dépourvu, rengaine son arme : « Hier ist kein Warum. Ici, il n’y a pas de pourquoi. » Même dans un monde sans pourquoi, le mot « pourquoi » agit. C’est pour ça que j’ai été peintre pendant quarante ans, puis que je me suis mis à me baigner dans les mots.
Avez-vous hésité sur le titre, « Le Juif » ?
A posteriori, oui. Ce n’était pas une provocation, mais une interpellation – ce n’est pas la même chose. Or beaucoup l’ont pris pour une provocation, et ce n’est pas bon : tu me provoques, je résiste. Savez-vous que certains de mes lecteurs ont peur de sortir mon livre dans le métro à cause de son titre ? Le mot « juif » désigne à nouveau celui par qui le malheur arriverait. Comme avant la Shoah.
Malgré tout, vous restez ce militant de la paix qui y croit encore ?
Bien sûr, je reste résolument optimiste. Sans y croire, il n’y a pas d’avenir. Pourquoi affronter l’avenir si l’on ne croit pas qu’il sera meilleur ? Tous les parents aimeraient laisser à leurs enfants un monde meilleur que celui qu’ils ont subi. Il ne faut pas désespérer. L’homme trouve toujours, dans les ténèbres, un petit chemin qui va vers la lumière. Toujours.










