« C’est la filière qui va s’effondrer » : les concerts de Céline Dion ne rapportent pas autant qu’espéré à l’industrie musicale

Du merchandising au tourisme, les concerts de Céline Dion sont une machine à cash. Ils doivent aussi générer environ quatre millions d’euros de taxes de billetterie, que la profession regrette de voir tomber dans les caisses de l’État plutôt que de soutenir l’industrie musicale.
« On devrait se réjouir d’une telle appétence pour les concerts, de voir Céline Dion venir jouer en France », lance Aurélie Hannedouche, directrice du Syndicat des musiques actuelles (SMA). Signe de la vitalité des concerts en live, le chiffre d’affaires sur les billetteries a globalement bondi de 60 % de 2019 à 2024, rappelle le SMA. « Ce devrait être une super nouvelle, mais ça nous conduit à rendre encore plus d’argent au budget général de l’État », fulmine la patronne. Car une partie de cette dynamique échappe au financement du secteur. Avec un prélèvement de 3,5 % sur chaque place de spectacle, entre 72 et 74 millions d’euros de taxe sur la billetterie sont attendus d’ici fin 2026, selon des estimations partagées par le secteur. Mais depuis sa création, cette taxe est plafonnée par l’État : au-dessus d’un certain seuil, le surplus est automatiquement capté par Bercy, soit environ six millions en 2024 et près du double en 2025.
Cette année encore, les projections prévoient que le plafond, établi à 58 millions d’euros, sera dépassé d’environ 14 millions d’euros, dont quatre millions émanant uniquement de la série de concerts de Céline Dion. À l’approche du projet de loi de finances, attendu début octobre au Parlement, la filière fait bloc pour demander l’abolition de ce plafonnement.
« Rien ne justifie que la filière musicale contribue davantage que les autres secteurs économiques à l’équilibre des finances publiques », estime Tous pour la musique, association qui fédère les professionnels de la musique en France.
Solidarité professionnelle
La situation actuelle « détourne une partie de cet outil de solidarité professionnelle de sa vocation initiale », rappelle Malika Seguineau, directrice générale d’Ekhoscènes, organisation réunissant des producteurs, diffuseurs et organisateurs de festivals.
C’est un système « qui marchait très bien, avec une mutualisation pour aider les plus fragiles » dans un secteur où règnent d’importantes disparités, souligne Fabrice Roux, président de La Scène indépendante, autre syndicat du spectacle vivant privé.
« Si l’argent n’était pas capté par Bercy, il pourrait aller dans les territoires et permettre à des festivals, après un été caniculaire, de travailler à leur adaptation au changement climatique », avance Aurélie Hannedouche du SMA, dont certains adhérents sont en péril.
Les professionnels interrogés par l’AFP regrettent aussi un autre effet. Perçue par le Centre national de la musique (CNM), la taxe est redistributive : 60 % retournent au producteur du concert – le géant AEG dans le cas de Céline Dion – pour encourager la prise de risque, en lançant des artistes moins développés par exemple. Les 40 % restants alimentent des aides dites sélectives, pour soutenir l’éclosion des stars de demain, la diversité musicale, l’export ou encore la modernisation du secteur.
Mais plus les recettes de billetterie augmentent, plus la part que l’établissement public doit reverser aux producteurs croît elle aussi, même si une partie de la taxe lui échappe. Par conséquent, l’enveloppe dédiée aux aides au secteur risque de s’amenuiser. Sans changement, « on peut imaginer que le point où le CNM ne pourrait plus verser aucune aide sélective soit atteint », alerte un rapport du Sénat, paru en juillet. « En faisant ça, on tue l’émergence, on va fragiliser beaucoup d’acteurs… Les plus gros, eux, s’en sortiront toujours », observe Fabrice Roux, convaincu que sans système redistributif, « c’est la filière qui va s’effondrer ».
Pour le ministère de l’Économie et des Finances, cet encadrement se justifie pour que « les ressources du CNM ne deviennent pas supérieures aux besoins identifiés », selon ce rapport parlementaire pour lequel des représentants de Bercy ont été entendus. Les professionnels de la musique balaient cet argument et rêvent du même modèle que celui du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), dont les taxes affectées – non plafonnées – financent « l’exception culturelle » française.
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