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Lukas Dhont : « Avec ce film, je voudrais requestionner notre définition du courage et de l’héroïsme »

« Coward », le 3e film de Lukas Dhont, suit la rencontre amoureuse entre deux soldats pendant la Première Guerre mondiale.
Entretien -
Par Stanislas Ide
Temps de lecture: 5 min

Jamais deux sans trois ! Après la Caméra d’or pour « Girl » et le Grand Prix du Jury pour « Close », le troisième film de Lukas Dhont est rentré du Festival de Cannes avec un double Prix d’interprétation pour Emmanuel Macchia et Valentin Campagne. « Coward » plonge à l’arrière des tranchées, là où les blessés et autres jeunes gens écartés du front créaient des spectacles pour se donner du courage et du baume au cœur.

Pourquoi avoir choisi le titre « Coward » (« lâche » en français) ?

Lukas Dhont : Avant d’écrire le scénario, j’ai passé beaucoup de temps dans les archives de musées militaires tels que l’Imperial War Museum de Londres. J’y ai trouvé beaucoup de pamphlets de l’époque, appelant les jeunes hommes à « aller se battre ». Et pas mal de ces textes jouaient avec la notion de lâcheté pour convaincre. J’imagine donc que par le passé, beaucoup d’hommes se sont battus par patriotisme, et tout autant d’autres par crainte d’être traités de lâches. Si on y pense, derrière cette idée de lâcheté à éviter, il y a une invitation à réprimer ses sentiments, pour pouvoir détruire et tuer. Ça m’a interrogé sur les soldats qui décidaient de fuir le champ de bataille, malgré la honte encore plus grande. Qu’est-ce qui demande le plus de courage finalement ? Se battre contre l’ennemi ? Fuir pour un amour non autorisé ? Et encore, il faut s’imaginer de jeunes garçons n’ayant même pas le vocabulaire pour comprendre ou exprimer ce qu’ils vivent. Avec ce film, je voudrais requestionner notre définition du courage et de l’héroïsme. Et rendre hommage à tous les lâches.

L’espace du champ de bataille devient celui de l’horreur, mais également d’un amour impossible à vivre ailleurs que dans ce contexte militaire…

La dimension spectaculaire des films de guerre vient habituellement des plans de destruction sur le champ de bataille. J’ai eu envie de plutôt placer la caméra dans les coulisses. Ça m’a permis de regarder la guerre comme une industrie. Une machine où des cadavres sont enterrés en masse, puis remplacés par des corps vivants dans un effort continuel de destruction. C’est une grosse logistique et, dans ce contexte, la mort devient presque banale pour ces hommes. Or cet espace, cette arrière-boutique, c’est aussi un lieu où les soldats peuvent utiliser les outils donnés par la guerre, comme un parachute troué, un obus vide, n’importe quoi, et créer un moment d’art et de divertissement pour les autres.

Ça n’avait jamais été filmé ?

Je suis allé chercher dans l’histoire du cinéma et je n’ai trouvé qu’un seul film, nommé « Splinters ». Un film de 1929 qui n’est accessible qu’au Royaume-Uni via une plateforme de festival. C’est niche, quoi ! Mais le cinéma peut rendre visible l’invisible. J’ai donc placé, tant que possible, la violence hors champ. Et j’admets volontiers que je cherche une part d’innovation quand j’écris un film. Je me demande ce que moi, et seulement moi, je peux écrire. C’est normal de vouloir être singulier. En tout cas, mes réalisateurs préférés m’offrent un regard sur le monde que je ne verrais pas ailleurs.

On sait depuis « Girl » à quel point vous excellez dans la direction d’acteur. Emmanuel Macchia et Valentin Campagne vous ont-ils surpris avec leurs styles de jeu fort différents ?

Valentin a quelque chose de très magique, que je lui envie un peu. Disons que j’aurais bien aimé être comme lui, dans la mesure où il n’a pas de honte. On lui demande de danser sur une table, d’accoucher d’un obus, il le fait sans hésitation. Et je ne suis pas sûr qu’il sache ce que son jeu provoque comme énergie. Il ne se regarde pas. Pour quelqu’un comme moi, qui me suis beaucoup autocensuré par le passé, c’est très surprenant. Il a la vingtaine, c’est un âge où l’on se regarde, on veut être beau, on veut être cool. Lui ne s’embarrasse pas de tout ça. Emmanuel, pour sa part, n’est pas comédien de base et est extrêmement timide. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu le caster. Il y a beaucoup de douceur qui émane de lui. Je ne l’imagine pas en train de crier par exemple. Ça lui a pris un effort surhumain pour chanter à gorge déployée lors des scènes de spectacle. Et plus le tournage avançait, plus il était évident qu’il était au bon endroit. Une assurance s’est dessinée dans son corps, sans qu’il ne compromette un gramme de sa personnalité. Face à Valentin, qui est toujours dans la performance, Emmanuel a apporté une forme d’authenticité.

Les scènes de spectacle ont été chorégraphiées par Nora Monsecour, qui vous avait inspiré la trame du film « Girl ». Comment s’est passée cette collaboration d’un nouvel ordre ?

Nora et moi sommes devenus de grands amis et j’ai très vite décidé qu’elle serait la chorégraphe de Valentin. En l’engageant, je savais que ce serait bon pour le film, mais aussi pour l’énergie de travail avec tous ces hommes. Le film parle de comment les hommes ont appris à regarder les autres hommes, c’est-à-dire des êtres qu’il faut garder à distance, voire tuer. Je sais que Nora a beaucoup souffert du regard des hommes dans sa propre vie. On avait donc un langage commun pour porter, dans la danse, cette dimension difficile à définir avec des mots. Celle du regard masculin en train d’évaluer, de juger, puis d’évoluer.

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