Être madone et putain !

Être madone et putain !

La madone et la putain. Ces deux archétypes féminins s’opposent dans la culture occidentale depuis des siècles. D’un côté se dresse admirable la madone, la mère dévouée, généreuse, peu sexuelle. De l’autre côté, face à cette figure lumineuse de la mère peu intéressée par les plaisirs du corps, se profile la femme facile, charnelle, libidineuse, méprisable, dont l’homme jouit sans respect aucun.

Ces deux images iconiques s’affrontent dans nos imaginaires alors qu’elles ne font qu’un. Toute femme peut être madone et catin. Ou, faudrait-il dire, toute femme doit être mère et putain si elle veut développer toutes les facettes de son être. Mais malgré l’évolution de la société, peu de femmes osent encore avouer leur côté catin, de femme désirante et libre, de peur d’être stigmatisées, mal considérées.

Un conditionnement historique

Beaucoup cachent encore ce qu’elles font, mentent sur leurs comportements sexuels. L’américaine Terri Fisher a fait de nombreux travaux sur les impacts des normes sociales en matière sexuelle. Elle précisa, chiffres à l’appui, combien les jeunes femmes sont encore soumises à ce conditionnement historique qui valorise la madone peu sexuée et méprise la putain immorale.

La psychologue spécialisée dans les études de genre montra à travers des milliers de questionnaires que les jeunes femmes ne disaient pas la vérité quand elles étaient interrogées sur l’âge de leur premier rapport, le nombre de leurs partenaires ou leurs pratiques sexuelles. Elles mentent pour se conformer à l’image que la société attend d’une femme et non parce qu’elles auraient des natures dissimulatrices. En effet Terri Fisher montra (1) que ces mensonges féminins ne concernaient que les sujets en lien avec la sexualité... Point de duplicité quand un sujet non sexuel est abordé... «Nous vivons dans une culture qui attend réellement des femmes un comportement sexuel différent de celui des hommes», a déclaré la psychologue.

Mensonges en lien avec l’intime

Épinglons plus précisément une étude de 2003 la psychologue américaine (2): avec sa consœur Michele Alexander, Terri Fisher interrogea plus de 200 étudiants, tous hétéros et célibataires âgés de 18 à 25 ans, sur leurs pratiques masturbatoires et consommations pornographiques. Elle sépara les jeunes en trois groupes. Dans le premier, les filles et garçons étaient informés que la chercheuse pouvait consulter leurs réponses et faire un lien avec leur identité ; dans le deuxième groupe, tous remplissaient le questionnaire de manière totalement anonyme, seuls dans une pièce ; et dans le troisième, les étudiants avaient des électrodes placées sur la main, les avant-bras et le cou car ils étaient soumis à un détecteur de mensonges (qui ne fonctionnait pas en réalité).

Et si les réponses des garçons furent quasi identiques dans les trois cas, celles des filles se différenciaient grandement. Dans le premier groupe, celui où les filles pouvaient craindre que leurs réponses soient lues et identifiées, elles étaient nombreuses à dire qu’elles ne s’étaient jamais masturbées et n’avaient jamais regardé de porno. Dans le deuxième groupe elles avaient répondu plus fréquemment « oui » et dans le dernier groupe, celui qui les soumettait à un détecteur de mensonges, leurs réponses furent les mêmes que celles des garçons….

Les mêmes mensonges avaient été constatés quand il s’agissait de préciser le nombre de partenaires sexuels. Celles qui pensaient que leurs réponses pourraient être lues ont déclaré avoir eu en moyenne 2,6 partenaires sexuels, contre 3,4 partenaires pour celles qui pensaient que leurs réponses étaient anonymes. Mais celles qui étaient soumises au détecteur ont fait état d'une moyenne de 4,4 partenaires. Comme le commenta Terri Fisher, les jeunes femmes avaient menti car elles craignaient d’être qualifiées de « putains ».

En revanche, les réponses des hommes n’avaient pas varié de manière significative. Les personnes reliées au détecteur de mensonges avaient déclaré en moyenne 4 partenaires (moins que les filles....), contre 3,7 pour les hommes qui pensaient que leurs réponses seraient lues.

Des changements très lents

Les choses changent assurément. Mais lentement... On ne se débarrasse pas facilement des clichés ancestraux. Les stéréotypes de madone et putain sont toujours d’actualité comme le montre l’étude « Les ados et le sexting 2.0 » menée en 2018 en Suisse par l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive ainsi que le Groupe de recherche sur la santé des adolescents. Elle a montré que chez les ados, la pratique d’envoyer à son amoureux des messages érotiques ou des images de soi dénudées était perçue différemment quand on est une fille ou un garçon. Envoyer un sexto est beaucoup plus critiqué si c’est une fille qui le fait que si c’est un garçon. Et ce sont les jeunes eux-mêmes qui jugent beaucoup plus sévèrement les filles...

« Si les photos d’un garçon tournent, les gens quand ils vont le voir dans la rue moi j’ai plus l’impression qu’ils vont un peu se moquer de lui mais comme ça alors que si c’est une fille elle va direct avoir une réputation[...] de trainée [...]. » confie un garçon de 17 ans. « Puis c'est presque plus facile de traiter une fille de pute ou de choses comme ça même si elle n'est pas toute nue ou quoi, juste mettre un petit décolleté. Un gars je sais pas, s'il est à torse nu on va rien dire. [...]. » dit une fille de 19 ans.

(1) Les rôles de genre et la pression pour être sincère: le pipeline de Bogus modifie les différences de genre dans les comportements sexuels mais non sexuels étude de parue en avril 2013 dans Sex Roles.

2)Vérité et conséquences: utiliser le pipeline fictif pour examiner les différences entre les sexes en matière de sexualité autodéclarée étude de Alexander MG, Fisher TD, parue en février 2003 dans Journal of sex Research.

 
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Signé Stéphane Bern