Harvey Weinstein: un procès en guise de round final
Ce 6 janvier s’ouvre le procès le plus médiatique de la décennie à New York. Accusé : le nabab de Hollywood qui comparaît pour deux affaires d’agression sexuelle. Il risque gros.

Nabab devenu paria, Harvey Weinstein risque gros, la prison à perpétuité. Ses avocats ont tenté de désamorcer une partie des charges, proposant une somme de 25 millions de dollars pour acheter le silence d’une dizaine de plaignantes. Le procédé a fait grincer des dents. Il apparaît comme une tentative de la défense dans une stratégie offensive. Weinstein plaide non coupable, ainsi qu’il l’a fait savoir dans une première audience le 9 septembre dernier. Une troisième plaignante pourrait se joindre au procès : Annabella Sciorra, actrice en vue de la série « Soprano ».
Harvey Weinstein a déjà beaucoup perdu. Laissé en liberté, il porte un bracelet électronique. Il ne peut quitter les États-Unis et doit signaler ses déplacements. Un juge veut porter la caution le visant d’un à cinq millions de dollars, de peur qu’il s’enfuie en jet privé. On a confisqué son passeport. Sa femme, Georgina Chapman (photo), l’a quitté dès le début, en soutien aux victimes, stigmatisant « des actes impardonnables ». Weinstein a été licencié par le conseil d’administration de sa société le 10 octobre 2017. Seul son frère et associé Bob Weinstein ne l’a pas lâché. Weinstein a été inculpé en mai 2018. Il fait l’unanimité contre lui : ainsi, en janvier 2018, les actrices ne portaient que du noir à la 75e cérémonie des Golden Globes, en guise de protestation.
À la fois cause et cible de la vague #metoo
L’affaire Weinstein éclate le 5 octobre 2017 suite la parution d’une enquête accusatrice dans le « New York Times », corroborée par celle du « New Yorker » cinq jours plus tard. La déflagration est immense. Elle touche l’homme le plus puissant de Hollywood, le faiseur de carrière aux 81 Oscars ! Les langues se délient et le monde découvre, stupéfait, la liste d’actrices le désignant comme pervers. Asia Argento, Rose McGowan, Rosanna Arquette, Ashley Judd, Gwyneth Paltrow, les Françaises Emma de Caunes et Judith Godrèche brisent l’omertà. La chose était connue mais couverte. La vague #metoo se lève et ne s’arrêtera plus. En France, son équivalent #balancetonporc dénonce les mêmes travers : abus sexuels en nombre et femmes sur la défensive. Weinstein devient le symbole même de l’abus de pouvoir. « Indéfendable », tranche George Clooney. La profession se détourne de lui.
Le mouvement metoo, dont il est à la fois la cible et le détonateur, révèle un continent caché de pratiques intolérables, avec une forme d’hystérie certes, mais avec du fond : Weinstein et d’autres hommes du même acabit sont les champions du rapport imposé. Mode, sport, cinéma, théâtre, le harcèlement sexuel a trouvé un visage et un nom. C’est une plaie, un problème majeur qui, désormais, fait la Une des journaux et donne lieu à des confessions publiques sur les plateaux de télé. Pourtant, comme l’explique Ronan Farrow (à l’origine des révélations sur Weinstein) dans son livre, « Les faire taire » (chez Calmann-Lévy), celui-ci a tenté d’étouffer l’affaire. Il a multiplié les menaces et les pressions. Weinstein, raconte le fils de Woody Allen (à qui il ne parle plus) et Mia Farrow, a engagé des espions, des privés, des avocats pour le museler. Sans succès, puisque celui-ci a reçu le prix Pulitzer 2018 pour son enquête. Les manœuvres de Weinstein ont échoué, malgré une énorme différence de moyens. Ronan Farrow a fait preuve d’un incroyable courage pour contrer Weinstein sans renoncer à son enquête journalistique.
Son avocate, « le bouledogue des salles d’audience »
Doté de moyens considérables, Harvey Weinstein a déjà changé trois fois d’avocats. Il vient de confier sa défense à une femme, Donna Rotunno (photo), 42 ans, avocate à Chicago, réputée pour ses victoires dans des procès d’agressions sexuelles. Une tueuse en jupe crayon et talons hauts, décrit la presse U.S. Dont le film préféré est « Des hommes d’honneur » avec Tom Cruise et Demi Moore, l’histoire de deux avocats qui partent battus mais finissent par changer la donne. « Le bouledogue des salles d’audience » mène déjà campagne. Elle pilonne ! « Nous sommes dans une ère de condamnation par allégation », s’insurge-t-elle sur la forme. « En réalité, vous aviez le choix… » de monter ou ne pas monter dans la chambre d’un homme connu pour sa violence, oppose-t-elle aux femmes qui désignent Weinstein. Elle entend porter des coups : « Contrairement à un homme, je peux mener un contre-interrogatoire serré sans passer pour un tyran », confie l’avocate sans le moindre pathos.
Elle dévoile déjà quelques bribes d’une plaidoirie qu’on devine à la fois très technique et percutante : « Je ne dis pas que Harvey Weinstein n’a pas péché. Je suis là pour dire qu’il y a une différence entre un péché et un crime. » Sera-t-elle meilleure conseillère que Ben Brafman, l’avocat new-yorkais qui défendit Dominique Strauss-Kahn en 2011, auquel Weinstein fit d’abord appel avant de le limoger ? Elle aura en tout cas affaire à forte partie car, en face, se présente Gloria Allred qui défend les victimes de Weinstein, après celles de Bill Cosby. Cette gloire du barreau semble à même de supporter la pression d’un tel procès, ainsi que les attaques féroces de son adversaire. Les deux femmes ne se feront pas de cadeau. Dans ce procès qui s’ouvre lundi, elles déploieront l’arsenal complet, procédure, métier… et venin.
Emportés par ce scandale planétaire, Kevin Spacey, Placido Domingo, Christophe Ruggia
Des têtes sont tombées, des carrières se sont brisées suite au scandale planétaire déclenché par l’affaire Weinstein. Des stars ont été bannies du jour au lendemain, sans retenue. La première et non des moindres fut Kevin Spacey, vedette de « House of cards » et de nombreux films. Le show-biz français connaît également sa vague de dénonciations. La dernière en date vise le réalisateur Christophe Ruggia, accusé publiquement par Adèle Haenel d’attouchements et de harcèlement sexuel lorsqu’elle était adolescente, entre 12 et 15 ans, lors du tournage du film, « Les Diables ». Elle a porté plainte.
D’autres noms ont défrayé la chronique, Luc Besson, Gérard Depardieu, Thierry Samitier, Patrick Bruel, tous dans la tourmente, parfois injustement, parfois blanchis, mais tous atteints. Le cas de Placido Domingo interpelle lui aussi. Le ténor espagnol est accusé de harcèlement sexuel aux États-Unis pour des faits remontant à vingt ou trente ans. Il a dû démissionner de son poste de directeur général de l’opéra de Los Angeles et plusieurs de ses spectacles ont été annulés. Une vingtaine de cantatrices et danseuses l’accusent. Plus globalement, l’affaire Weinstein braque les projecteurs sur tous les mauvais traitements subis par les femmes au travail, à la maison ou dans l’espace public. Toutes ces victimes anonymes, féministes ou pas, suivront de près le procès.









