Sexe: le désarroi des femmes

Sexe: le désarroi des femmes
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Le sexe ! Il est aujourd’hui sacralisé, considéré comme “l’expérience fondatrice des relations conjugales et affectives”, comme le dit le sociologue français Michel Bozon. Une expérience qui de surcroît se doit d’être épanouissante pour le couple ! Déjà dans les années soixante, le sexologue américain Alfred Kinsey écrivait dans ses célèbres « Rapports » lus par des centaines de milliers de lecteurs: « Où il y a une communauté de goûts sexuels, une compréhension des aspirations sexuelles réciproques, deux conjoints peuvent atteindre ensemble un niveau émotionnel bien plus élevé que celui qui caractérise n’importe quelle autre espèce de rapports humains ». Aujourd’hui les hommes comme les femmes veulent connaître tous les plaisirs. Vivre la jouissance est devenu une « obligation » et le signe indéniable d’une personnalité assumée et d’une relation amoureuse épanouie.

Un fossé orgasmique entre les hommes et les femmes

Mais malgré cette culture du plaisir, malgré cet impératif orgasmique, la jouissance est trop rarement vécue par les femmes. De nombreuses études confirment le fossé orgasmique qui existe entre les deux sexes. Si la majorité des hommes – 88 % - jouissent à chaque rapport, seulement 36% des femmes y parviennent. On note au passage que les couples lesbiens jouissent bien plus souvent ; les femmes disent connaitre l’orgasme (souvent ou toujours) dans 86% des cas.

Les raisons de la non jouissance des femmes avec leurs partenaires masculins sont très nombreuses, tant physiques que psychiques, pratiques et historiques. On ne se débarrasse pas du poids des siècles qui ont enfermé les femmes dans le rôle de madones bienveillantes et soucieuses des autres plutôt que de leurs plaisirs érotiques.

Les femmes jouissent trop rarement. De plus elles sont peu épanouies au lit. Pire, elles sont mal à l’aise, stressées, déprimées, coupables si l’on en croit une récente étude australienne (1) parue dans Fertility and Sterility en février 2020. Menée par l’Université Monash de Melbourne, cette recherche ambitionnait de connaître la qualité de la vie sexuelle des femmes de ce troisième millénaire débutant et de savoir ce qu’il en est de leurs désirs, excitations, jouissances, émotions intimes et images de soi. Pour ce faire, l’étude universitaire menée par Jia Zheng a interrogé quelque 6946 Australiennes âgées de 18 à 39 ans ; les unes étaient célibataires (un tiers) et les autres en couple ; près de 70% avaient eu des rapports sexuels dans les 30 jours précédant l'étude.

Une femme sur deux en détresse par rapport à son intimité

Et ce que Jia Zheng et ses collègues ont découvert est aussi alarmant que déprimant puisque la moitié des femmes interrogées éprouvent dans l’intimité du stress, voire de la détresse et de la culpabilité. Cette détresse était accompagnée pour une femme sur cinq d’au moins un problème sexuel : ces dysfonctionnements pendant les rapports sexuels pouvaient être liés à une mauvaise image de soi (11,1%). Celle-ci était associée au surpoids et à l'obésité comme à la relation avec le partenaire, la cohabitation, le mariage, l'allaitement et la prise de médicaments psychotropes. Et la recherche pointe l’importance de l’apparence dans ce malaise car les femmes qui surveillent davantage leur apparence et estiment que celle-ci détermine leur estime de soi physique, sont plus gênées pendant l'intimité et éprouvent une satisfaction sexuelle moindre.

Mais cette mauvaise image de soi est aussi à mettre en lien avec les troubles de l’excitation (9%) ou du désir (8%), les difficultés à jouir (7,9%), les soucis de réactivité (3,4%), la relation avec le partenaire, la cohabitation, le mariage, l'allaitement et la prise de médicaments psychotropes et en particulier d'antidépresseurs, signalée par 20% des femmes interrogées. De tels médicaments ont des impacts sur la sexualité, faisant baisser la libido et perturbant l’orgasme. Mais beaucoup de femmes l’ignorent. Les hommes ont conscience que les antidépresseurs ISRS – peuvent perturber leur vie sexuelle et fragiliser leur fonction érectile mais chez les femmes, la perturbation est moins visible et moins facile à percevoir.

Ces problèmes intimes concernent aussi bien les femmes célibataires que celles qui sont en couple, en surpoids ou qui allaitent leur enfant. On note au passage que la majorité des participantes avait un indice de masse corporel normal et la grande majorité un emploi.

Un malaise inquiétant pour la qualité de vie

Susan Davis, professeure spécialisée en santé des femmes à l'université Monash et une des auteures de la recherche, s’est dite « très inquiète » des résultats de ce vaste rapport qu’elle considère être un«signal d'alarme pour la communauté ». « Nous nous attendions à constater qu'un nombre significatif de jeunes femmes aient des problèmes sexuels, mais nous ne nous attendions pas à ce que la moitié soit en détresse sexuelle. »

Cette détresse personnelle pourrait avoir un impact sur les relations et la qualité de vie future des femmes. Comment ne pas s’inquiéter de ce mal-être de femmes jeunes et de son évolution quand ces femmes avanceront en âge? «On suppose généralement que le bien-être sexuel ne devient un problème que lorsqu'une femme est plus âgée et qu’en dessous de 40 ans, elle est à l'aise avec le sexe et n'a pas de problème. Et s’il y en a un, il s’agit d’une infection sexuellement transmissible ou une relation abusive. », explique Susan Davis. Et celle-ci de recommander : « La forte prévalence de la détresse personnelle liée à la sexualité montre qu'il est important que les professionnels de la santé, en particulier ceux qui travaillent dans les domaines de la gynécologie et de la fertilité, soient bien préparés à interroger régulièrement les jeunes femmes sur tout problème de santé sexuelle et à mettre en place une prise en charge ou une orientation appropriée". Et puis cette détresse sexuelle va aussi à l’encontre du « bien-être sexuel est reconnu comme un droit humain fondamental».

L’étude australienne met ainsi en évidence un mal-être sexuel et on ne s’en étonnera pas tant notre société valorise le corps féminin quand il est jeune, mince, sexy, mis en valeur, attirant. Comment concurrencer les images de femmes que véhiculent le cinéma, la musique, la mode et les cosmétiques ? Difficile aussi de rivaliser avec les prétendues libertés et expertises des actrices pornos qui semblent aussi libres et expertes pour servent les libidos masculines. La liberté sexuelle n’a guère profité aux femmes comme l’a montré la sociologue des émotions Eva illouz dans un récent ouvrage « La fin de l’amour » (article ci-dessous : Le terrible prix de la liberté sexuelle).

« Je ne suis pas surprise par les résultats de cette étude. Je le constate tous les jours auprès des patientes que je reçois à l’hôpital et dans mon cabinet privé de psychiatre. Quand je leur demande comment elles vivent leur intimité et si elles sont épanouies sexuellement, la moitié d’entre elles s’effondrent. J’expliquerais ce malaise important par le fait que notre société est toujours très phallocratique. Elle est dirigée par des hommes et faite pour eux. Les femmes doivent plaire et quel que soit leur âge, être belles et sexys même si leurs compagnons ne le sont pas. Elles sont soumises au diktat de l’image véhiculé par les publicités! Mais elles sont mal également car elles accordent de l’importance à la sexualité sans être épanouies. Elles sont dans le don d’elles-mêmes mais pensent peu à leur propre jouissance. La liberté sexuelle n’est pas acquise ! Chez les plus jeunes, je constate également qu’elles subissent la pression des images pornographiques. Elles croient devoir faire la même chose que les actrices pornos mais peuvent être inhibées ou dégoûtées. »  explique Fatma Bouvet de la Maisonneuve, auteure de l’ouvrage « Le choix des femmes » (éd. Odile Jacob)

Que faire pour changer cela?

« Parler ! Oser parler ! Les femmes doivent prendre la parole pour dire ce qu’elles aiment et apprécient. Trop d’hommes pensent encore qu’un rapport se réduit au coït », estime la psychiatre française.

(1)The prevalence of sexual dysfunctions and sexually related distress in young women: a cross-sectional surveyJia Zheng, Marina A. Skiba, Robin J. Bell, Rakibul M. Islam,Susan R. Davis, paru en février 2020 dans Fertility ans Sterility

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