Quand la Préhistoire invente l’érotisme!

Quand la Préhistoire invente l’érotisme!

Claudine Cohen vous êtes directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, directrice d’Études à l’EPHE, membre du laboratoire Biogéosciences de l’Université de Dijon et l’auteure de nombreux ouvrages sur la préhistoire dont Femmes de la Préhistoire (ed. Belin 2016, Poche Tallandier, 2019) et La Femmes des origines : images de la femme dans la préhistoire occidentale (éd Belin-Herscher 2003, réédité en 2020). Pouvez-vous nous parler de la vie des hommes et des femmes de la préhistoire ? Celle-ci fait fantasmer. On imagine souvent leurs rapports violents, au quotidien comme dans l’intimité. Mais vous nous expliquez dans vos ouvrages que les deux sexes se partageaient bien des activités liées à leur subsistance, vivaient en partenaires et non en opposants. Les femmes n’étaient pas recluses au fond d’une grotte à attendre les mâles chasseurs et leur sexualité pas forcément violente.

« Avant toute chose, je voudrais préciser que la préhistoire humaine est une très longue période (elle débute il y a plus de 7 millions d’années et s’achève environ 5000 ans avant le présent, avec l’invention de l’écriture), dans laquelle on distingue l’époque paléolithique (celle des chasseurs-cueilleurs) et le Néolithique (à partir d’environ 11 000 ans avant le présent), où les Humains devinrent sédentaires, et se mirent à pratiquer l’agriculture et l’élevage. On sait peu de choses des époques les plus reculées du Paléolithique, comme celle durant laquelle vécut Lucy il y a plus de 3 millions d’années. Par contre on en sait davantage sur les Néandertaliens qui vécurent de 200.000 à 40.000 avant le présent et sur l’Homo sapiens du Paléolithique supérieur, entre 40.000 et 12.000 avant le présent. Longtemps, on fantasma sur la vie sexuelle de ces sapiens chasseurs-cueilleurs. Au XIXe siècle surtout il y eut des récits qui mettaient en scène des relations sexuelles sauvages. Et les traités de vulgarisation de l’époque montraient des femmes tirées par les cheveux et violées. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu de violence des hommes à l’égard des femmes – cette violence appartient à toutes les époques – mais cette prolifération d’images peut être lue comme l’envers d’une société victorienne corsetée, comme la projection de désirs et de fantasmes refoulés dans le présent. Aujourd’hui on estime que ces sociétés du Paléolithique supérieur avaient des règles de parenté sociale qui limitaient les violences. De plus les femmes ne devaient pas vivre recluses et terrifiées au fond d’une grotte mais parcouraient des kilomètres en portant de lourdes charges et participaient aux activités de chasse, rabattaient le gibier, ramassaient les animaux, les œufs… Elles assumaient la cueillette. Dans les petits groupes de chasseurs-cueilleurs, il y a généralement une égalité des sexes dans l’accès aux ressources. Les ethnologues ont pu observer de telles relations chez les tribus de chasseurs-cueilleurs actuelles. »

Les femmes du Paléolithique supérieur n’étaient pas passives et soumises, dites-vous. Comme vous l’expliquez, les rôles qu’elles devaient assumer vont à l’encontre de la vision d’un certain « éternel féminin » et permettent de réfléchir le genre et « l’articulation du biologique et du social dans l’assignation des rôles et la construction des hiérarchies ». (Femmes de la Préhistoire, p21) Mais quelle était la sexualité des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique supérieur ? Maints spécialistes – dont l’anthropologue polonais Malinowski que vous citez- estiment que les humains n’avaient pas encore fait le lien entre le rapport sexuel et la venue d’un enfant. Les chasseurs-cueilleurs seraient ainsi ignorants des conséquences des rapports sexuels. Ce serait lors de la sédentarisation et de l’élevage des animaux et de l’observation de leurs comportements que le lien aurait été fait. Comment expliquer que nos ancêtres nomades n’aient pas fait le lien ?

« L’analyse de Malinowski est une hypothèse qui généralisait ses observations menées sur certaines cultures de Mélanésie. Il est exact que pendant longtemps, y compris dans nos sociétés occidentales jusqu’au 19 e siècle, on n’avait pas une compréhension rigoureuse de la reproduction. Il existe peut-être des sociétés où ce lien acte sexuel/naissance n’est pas fait, mais ce n’est sûrement pas universel. Les chasseurs-cueilleurs ont dû observer les comportements sexuels et les naissances des animaux, et considérer leurs propres rythmes reproductifs : la puberté est célébrée dans toutes les sociétés traditionnelles comme le passage à l’âge adulte, la possibilité de procréer. Lorsque la jeune fille devient pubère, les rapports sexuels peuvent entraîner l’arrêt des menstruations et la venue d’un enfant. »

Il est vrai que les chasseurs-cueilleurs parvenaient à maîtriser leur fécondité puisqu’ils avaient, dites-vous, des enfants tous les 4 ans. Cette maîtrise va à l’encontre d’une ignorance des choses sexuelles que d’aucuns leur prêtent. Mais comment faisaient-ils pour ne pas avoir d’enfant ?

« Avoir de nombreux enfants n’est pas un avantage pour un peuple nomade de chasseurs-cueilleurs. Se déplacer en portant plusieurs petits sur le dos ou dans les bras (c’est généralement le fardeau des femmes) est difficile, et l’enfant n’aide pas tant qu’il n’est qu’une bouche à nourrir. Dans ces sociétés nomades, les femmes évitent d’avoir plusieurs enfants en bas âge à la fois. Au Paléolithique supérieur, les chasseurs-cueilleurs devaient contrôler leur fécondité par différents moyens. Ils pouvaient choisir de mettre à distance les hommes et les femmes, décider des périodes d’abstinence plus ou moins ritualisées. Les femmes pratiquaient sans doute des formes de contraception naturelle : elles savaient qu’en allaitant longtemps, pendant plusieurs années, elles évitaient les grossesses puisque la lactation empêche l’ovulation. Grandes connaisseuses des plantes, elles savaient utiliser des plantes contraceptives ou abortives ou pratiquaient peut-être l’infanticide. Par contre au Néolithique, quand les populations humaines se sont sédentarisées et se sont mises à pratiquer l’agriculture et l’élevage, une progéniture nombreuse devient un avantage important : il fallait mettre au monde plus d’enfants pour aider au travail de la terre et transmettre les biens. De plus, le lait des animaux d’élevage a pu se substituer à l’allaitement maternel, et les femmes, cessant d’allaiter, devenaient plus rapidement fécondes.

Certaines anthropologues estiment que les femmes étaient admirées au Paléolithique car elles semblaient dotées de pouvoirs exorbitants, elles qui mettent au monde des enfants et perdent du sang chaque mois sans mourir. Comment devaient-ils percevoir ce sang et quelle pouvait être leur explication aux règles des femmes ?

« On observe que dans toutes les sociétés, le sang que les femmes perdent chaque mois est l’objet de mythes et de rites et on peut le dire, de tabous. Symbole de la fécondité, de la naissance, le sang menstruel est aussi, pour beaucoup de cultures, une sorte de malédiction, une impureté qui interdit aux femmes de poser certains gestes. Ces tabous existaient-ils déjà au Paléolithique ? Rien dans les vestiges ne nous donne des renseignements à ce sujet, même s’il est alors fait usage de l’ocre dont la couleur évoque le sang. Dès le Paléolithique moyen (l’époque où vivaient les Néandertaliens) on a retrouvé des sépultures et des sols de grottes entièrement recouverts d’ocre. Le pigment était-il le symbole du sang menstruel ? Un symbole de vie, de mort, de renaissance. Peut-être… La capacité d’enfantement a dû être vue comme un pouvoir extraordinaire des femmes. Françoise Héritier fait l’hypothèse que c’est ce pouvoir qui suscite la violence à l’égard des femmes. Les hommes doivent passer par elles pour se reproduire, pour engendrer leur semblable, un fils ! Cependant au Paléolithique, on ne trouve guère d’enfants ni de représentations de scènes d’accouchement dans l’art. Mais peut-être faut-il lire les grottes ornées de peintures et de gravures comme des symboles de la naissance. C’est la thèse de l’anthropologue Alain Testart. Il voit les grottes – et les fentes dans les parois peintes, d’où surgissent des figures animales, d’extraordinaires troupeaux parfois, comme les symboles du sexe féminin, des matrices d’où jaillit la vie. »

Les statuettes féminines sont retrouvées en très grand nombre sur certains sites de fouilles ; vous évoquez même un site en Serbie occupé pendant plus de 1000 ans qui a livré plus de 1500 statuettes. Leurs fonctions seraient très diverses : amulette protectrice de grossesse, talisman de fertilité, jouets d’enfant… La thèse de la femme déesse vous convainc peu ?

« Le site que vous évoquez date du Néolithique et non du Paléolithique. À cette période de la préhistoire humaine, les statuettes féminines sont nombreuses et variées, et leurs fonctions devaient être multiples. Divinités peut-être, mais aussi jouets, talismans, amulettes… À l’époque du Paléolithique supérieur – et particulièrement au début de cette période, au Gravettien, dans toute l’Europe occidentale, les statuettes sont moins nombreuses, mais elles présentent toutes un schéma identique : quasi-absence de tête, parfois remplacée par une boule couverte de croisillons, bras et jambes réduits, mais hypertrophie du sexe, des seins, du ventre,. Ces statuettes manifestent-elles le culte d’une Grande Déesse ? Cette analyse est peut-être parasitée par notre vision religieuse marquée par le monothéisme. Cependant, en Australie des peintures rupestres qui remontent à 40-50.000 ans avant notre ère ont été interprétées par les Aborigènes actuels comme figurant la Grande Mère, la femme qui a créé le monde et qui donne la vie. Un témoignage très intéressant, mais qu’il serait imprudent de transposer tel quel aux cultures de la préhistoire occidentale.

Le préhistorien français Jean-Paul Demoule pense que ces « Vénus » pourraient être les expressions du désir masculin. Elles seraient des objets érotiques pour les hommes. Qu’en pensez-vous ?

Il n’est pas le seul ! Le philosophe Georges-Henri Luquet l’écrivait déjà en 1930. Et le zoologue américain Guthrie Dale a écrit un gros livre (The nature of Palaeolithic art, Chicago, 2005) dans lequel il avance que les figurines aux parties sexuelles outrées sont l’équivalent préhistorique des photos de Play-boy et que l’art paléolithique a été fait pour l’essentiel par des jeunes hommes exclus du groupe qui exprimaient aussi leurs désirs sexuels par des graffitis représentant des vulves et des silhouettes féminines schématiques. C’est quelque peu réducteur, car il ne dit presque rien des magnifiques fresques représentant des animaux, ni de leurs significations… L’art paléolithique doit être envisagé dans sa globalité en mettant en relation les images évoquant la dualité des sexes avec les autres figures, représentations animales surtout, qui sont en fait beaucoup plus nombreuses… »

« Les statuettes gravettiennes représentent des femmes d’âge mûr dont le ventre est imposant et les seins lourds et tombants. Elles sont extraordinaires, mais les qualifier d’érotiques reste, pour beaucoup d’entre elles, problématique – il est vrai que notre vision n’est pas celle des hommes et des femmes de ces temps lointains. Au Magdalénien, à la fin du Paléolithique supérieur, les silhouettes de femmes gravées ou sculptées sont plus sveltes et « lascives » mais la question de leur signification symbolique reste entière.

Des phallus sculptés ont été retrouvés qui remontent à plus de 28.000 ans. Quelles étaient leurs fonctions ? Symboliques ? Pratiques ?

« On a longtemps affirmé que ces phallus – souvent très réalistes – étaient des « bâtons de commandement » ou des « redresseurs de sagaies ». De telles interprétations disent sans doute la pudeur des archéologues, car ces objets sont très explicites. Ces phallus ont pu être des objets symboliques, mais aussi pourquoi pas des objets érotiques, peut-être à l’usage des femmes, des godemichets… De plus, certaines statuettes de Vénus peuvent être lues à la fois comme des figures féminines et des objets phalliques. Voyez la statuette de Sireuil, de face, c’est un sexe masculin et de profil, une femme joliment cambrée. Une vision étrange de la dualité et de la convergence des sexes, qui fait peut-être référence au mythe de l’androgyne qui est très ancien. »

La disparition des signes extérieurs de l’œstrus – gonflement de la vulve, rougeur des fesses, odeur…- que vous voyez comme une conséquence de la bipédie apparue il y a 7 millions d’années, a changé la sexualité des humains. Elle a permis la dissociation du sexuel et du génital et engendré l’érotisme. On peut réellement parler d’érotisme préhistorique ?

« Chez les Singes, la sexualité est conditionnée par les périodes de rut – d’œstrus – qui marquent le moment de l’ovulation et la disponibilité sexuelle des femelles. La perte des signes extérieurs de l’œstrus, qui caractérise la physiologie sexuelle des femmes de notre espèce, est probablement très ancienne, c’est peut-être une conséquence de la bipédie. C’est en tout cas un événement majeur dans l’histoire des Primates. La bipédie a changé le corps des femmes ; les seins ont été projetés en avant, les fesses se sont développées et la vulve a été cachée à la vue et à l’odorat des mâles. De nouvelles zones érogènes apparaissent, et l’imagination joue un nouveau rôle dans la sexualité. Celle-ci dès lors ne se réduit plus au génital. La perte de l’œstrus fait que la sexualité est possible en permanence et pas seulement au moment des périodes fertiles, puisque celles-ci ne sont plus évidentes. Le sexe s’est ainsi séparé de sa fonction reproductrice pour devenir une activité ayant sa propre finalité. Il n’est plus voué aux seules pulsions, mais plutôt au désir, au plaisir et pourquoi pas au sentiment. Les sociétés du Paléolithique supérieur étaient de hautes cultures, où les hommes et les femmes avaient du temps pour s’adonner à l’art et à l’infinie variété des plaisirs du sexe ! Je suis convaincue que c’est à ces sociétés que nous devons l’invention de l’érotisme.

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