Raphaël Liégeois: un Belge à la conquête de l’espace
Le Namurois Raphaël Liégeois, 35 ans, a été sélectionné par l’Agence spatiale européenne. Il va bientôt commencer sa formation d’astronaute à Cologne.

En novembre, vous apprenez que vous êtes l’un des cinq astronautes candidats retenus par l’ESA. Comment vous sentez-vous plus de deux mois après cette immense nouvelle ?
Je dois reconnaître qu’il y a eu quelques jours d’excitation pure, d’adrénaline. Depuis, c’est retombé, tout comme l’attention des médias. Mais je suis toujours aussi motivé. Et je suis très heureux d’avoir fait mes premiers pas en Belgique en tant qu’astronaute, avec des rendez-vous avec le Roi, le Premier ministre ou Dirk Frimout, que je n’avais jamais rencontrés.
Vous quittez la Suisse, où vous étiez chercheur et enseignant, pour vivre à Cologne où vous avez trouvé un appartement avec votre famille. Votre formation d’un an débute en avril. En quoi vont consister ces premiers mois ?
Je porte le titre exact d’« astronaute candidat ». À la fin de cette formation, j’aurai le titre d’« astronaute » si je réussis tous les examens. En gros, j’envisage cette année comme un retour à l’école avec une présence quotidienne de 8 à 18 heures. Nous sommes cinq astronautes candidats retenus par l’ESA, avec des profils très différents : un médecin, une pilote militaire, une astrophysicienne, un ingénieur et moi qui suis neuroscientifique et ingénieur biomédical. Le but est de reboucher les trous de nos différents bagages techniques, de se mettre à niveau dans de nombreux domaines. Nous allons aussi apprendre le russe, étudier l’exploration spatiale en général et les programmes de l’ESA dans le détail. Cette année sera aussi celle d’un « team building » géant avec les autres astronautes. Nous allons par exemple passer des semaines ensemble dans des stages de survie.
Si tout va bien, vous devriez être le prochain Belge à voyager dans l’espace. Il faudra être assigné à une mission spatiale, précédée de deux ans de préparation. Quel moment attendez-vous le plus ?
C’est comique, j’ai eu cette question-là lors de l’interview finale de la sélection avec le directeur général de l’ESA. Je me suis évidemment déjà projeté dans le rôle, j’ai construit un imaginaire autour de l’exploration spatiale, avec « Tintin » notamment. C’est une collection de souvenirs grappillés au fil des ans qui va se matérialiser pendant ce vol-là. Ce qui m’excite le plus reste le décollage. Quand j’en vois un sur un écran, j’ai la chair de poule. Puis, il y a le vol même avec cette vision sur la Terre qui permet de questionner de façon originale ce que cela représente d’être humain. Je me réjouis de partager cette expérience du vol avec le plus grand nombre. Je mesure l’opportunité qui m’est offerte, que je dois à ma préparation, aux interviews et à la chance : sur la ligne de départ, nous étions quand même 22.500 candidats !

Jouer un rôle… Cela fait penser à Thomas Pesquet, devenu une véritable star. Il se sert de cette notoriété pour alerter sur les dangers du réchauffement climatique, vus depuis l’espace. Quel rôle voulez-vous endosser, vous ?
Thomas Pesquet est un modèle dont je vais évidemment m’inspirer, même s’il n’est toujours pas premier dans le classement des personnalités préférées des Français (deuxième derrière Jean-Jacques Goldman, ndlr). Si je veux intégrer votre top 50 belge, je vais peut-être devoir me mettre à la musique ! (Rires) De mon côté, ma carrière s’est construite sur les sciences et leur beauté. C’est un aspect que je vais mettre en avant en tant qu’astronaute : les sciences au service de la société en général, en utilisant des techniques et outils qui offrent des pistes pour solutionner des problématiques comme le réchauffement climatique, pour lequel l’espace est un poste d’observation privilégié. En clair, ma mission est d’utiliser les sciences pour contribuer à un monde meilleur.
Aujourd’hui, l’exploration spatiale sert donc, pour vous, à développer des outils qui vont bénéficier au plus grand nombre sur Terre. Y a-t-il besoin d’aller sur la Lune ou sur Mars pour autant ?
Cela fait partie de la nature humaine d’explorer son environnement. On a fêté les 500 ans de la première « circumnavigation » réalisée par Magellan. C’est comme lui demander à quoi cela sert d’aller dans le Pacifique puisqu’on ne sait pas trop ce qui s’y trouve… D’ailleurs, il a eu un mal fou à obtenir des financements à l’époque. Retourner sur la Lune fait partie de cette quête. Bien sûr, j’entends les réserves : il ne faut pas y aller pour le plaisir d’y planter des drapeaux. Cette démarche doit être alignée avec les valeurs européennes de progrès collectif.
Sur la ligne de départ, nous étions quand même 22.500 candidats !
À titre personnel, cela représente pour vous un rêve d’enfant. Mais avez-vous une chance d’y aller un jour, sur la Lune ?
Techniquement, c’est un voyage extrêmement difficile où l’on n’envoie pas d’astronautes complètement débutants. Les premiers vols prévus à la fin de la décennie compteront des Européens, mais ces places seront allouées à des astronautes de la classe ESA de 2008, celle de Thomas Pesquet. Ils ont acquis l’expérience nécessaire pour une exploration plus lointaine de l’espace. Mon voyage sur la Lune dépendra des volontés politiques européennes et américaines. Si le programme s’étend à la décennie 2030, il y a des chances que j’y aille. Mais je vais commencer, a priori, par une mission au sein de la Station spatiale internationale (ISS).
Vous parliez d’excitation. Est-ce que le fait de grimper à bord d’une fusée crée aussi, chez vous, un sentiment de peur ?
Je ne sais pas si « peur » est le mot juste. Je ne me réveille pas la nuit en y pensant. Bien sûr, il y a un risque attaché à la mission, mais celui-ci est mesuré grâce aux progrès énormes réalisés en matière de sécurité par rapport aux années 60 ou 70. Il faut équilibrer ce risque avec le bénéfice que la société en retire. Et je me sens à l’aise avec ce calcul. Nous avons bien sûr abordé ce sujet en famille, sans focaliser toute notre attention dessus. À ce propos, j’ai une anecdote. La veille de l’annonce de ma sélection, j’ai rencontré la promotion de 2008 à Paris. Ils m’ont dit que je pouvais être rassuré parce que l’ESA a de très bonnes conditions pour la couverture de nos proches en cas d’accident…
Voilà qui rassure ! Comment imaginez-vous vos journées à bord de l’ISS ?
Nous avons consulté l’agenda des astronautes qui y sont passés. Les expériences scientifiques prennent la majeure partie du temps. Il y a aussi deux heures de sport par jour pour ne pas perdre trop de masse musculaire et de densité osseuse, effet délétère de l’apesanteur, surtout pour une période de six mois. Il nous reste une dizaine d’heures pour dormir et déconnecter. Le repos permet d’être en forme en cas d’alerte, car on reste au cœur d’un milieu hostile. En tout cas, je sens un bel enthousiasme au sein de la population belge, ça doit être l’effet Tintin ! C’est une responsabilité en plus pour moi et je l’endosse avec plaisir.









