Bernard Pivot, les mots de la fin
Le « Roi Lire » a marqué la télévision, la littérature et les esprits. Sa vie ressemble à une bibliothèque. Il saluait les auteurs sur le plateau d’« Apostrophes ». Ce vrai gourmand des mots est mort lundi à 89 ans, fêtés la veille.

« Apostrophes », « Bouillon de culture », l’Académie des Goncourt, vous avez eu une belle vie… », lui faisait-on remarquer lors de sa dernière interview au « Soir mag » en janvier 2021 à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, « … mais la vie continue » (chez Albin Michel).
Prophète en son pays, il incitait la France à la lecture
Bernard Pivot n’est plus. Il ne reste que les mots – qu’il maniait en ami – pour saluer sa mémoire dans ce qui ressemble à un tombeau de papier. Atteint d’un cancer, opéré durant l’été, absent à la rentrée des pages du « Journal du dimanche » où sa chronique était attendue comme une ponctuation éclairée de la semaine, Pivot a mis un point final à bien davantage qu’une vie : un engagement en faveur des Lettres. Il a vu défiler tous les auteurs qui comptent sur son plateau. Tout ce que la France compte d’écrivains, sans oublier les alter ego étrangers. Un livre ouvert, des signets placés au bon endroit pour citer un extrait, le regard sautillant par-dessus ses lunettes, Pivot commentait, citait, félicitait, raillait la moisson de la semaine. Les attachés de presse se bousculaient auprès de lui pour placer leur poulain ou une valeur sûre, cherchant son augure, son approbation ou à tout le moins un passage qui décidait du succès d’un titre. Le lundi, les libraires passaient commande. Pivot était prescripteur.
Il transformait ses critiques en or éditorial. Une prestation réussie chez lui et les éditeurs s’empressaient de pousser le tirage pour garnir les rayons. Presque un monopole, souvent imité, jamais égalé, dont il n’abusait que fort peu, qui le responsabilisait plutôt: entre ses mains, tout un secteur espérait des recettes. Il panachait ses assemblées. On s’amusait à le retrouver chaque vendredi soir. Seuls ses sourcils étaient broussailleux, Pivot recevait avec art. Il créa un genre: le rendez-vous culture au service du livre. À la télévision, les émissions littéraires ne sont pas légion. La sienne – « Apostrophes » précédée de quelques notes du concerto N°1 de Rachmaninov – faisait le plein, comme une délicieuse exception. Le mérite en revient au maître du jeu. Prophète en son pays, il mettait la France à la lecture. En Belgique, il avait aussi ses supporters. Il y avait quelque chose de très français dans sa démarche, le gouleyant des mots, la repartie inspirée, le plaisir de discourir. Lire, la belle affaire. Avec lui, elle était entendue. On suivait ses conseils. Ce n’était pas « Vu à la télé », c’était « Lu et approuvé chez Pivot »… Bernard Pivot n’était pas Bernard l’ermite : il aimait la compagnie de ses contemporains, les heureuses correspondances et le brassage des opinions. Rarement, un animateur-journaliste aura autant incarné son propos.
Il frise les 65 ans de carrière
Pour mesurer la force d’un homme, on doit parfois se référer à sa naissance professionnelle. Pivot est devenu journaliste en 1957, à 22 ans (il est né le 5 mai 1935). Il entre au « Figaro littéraire » en 1958. Ses débuts en télé datent de 1973 à l’ORTF avec l’émission « Ouvrez les guillemets ». Son heure de gloire sonne un an plus tard, en 1974 avec « Apostrophes ». Antenne 2 tient son champion. Bernard Pivot a presque quarante ans. Il s’embarque pour une formidable aventure, de 724 numéros, jusqu’en 1990 où il tire l’échelle, désireux de reprendre son souffle après avoir lu des milliers de romans, jusqu’à l’indigestion. Pivot règne sur son royaume, monarque bienveillant et chaleureux entre mille vies, mille récits, mille étonnements, mille critiques. Il est policé dans ses relances, hôte parfait d’une séance de signatures télévisuelle. Fatigué ? Même pas ! Il rempile dès l’année suivante et programme « Bouillon de culture », un grand round de dix ans, jusqu’en 2001. Le propos se veut plus large. Il embrasse la culture à 360º comme on dirait aujourd’hui. Il élargit sa courbe mais il garde son public. Pivot bénéficie d’un gros capital sympathie sans rien céder à la démagogie mercantile qui commence à prendre le pas dans le monde de la télé à la fin des années 90. Pivot tient un peu du monument qui ne dit pas son nom.
Il écrit lui-même, dès 1959, avec « L’amour en vogue », un premier jet. Mais il attend la maturité pour se déclarer avec « Les mots de ma vie » en 2011, « Oui, mais quelle est la question ? », qui reçoivent un accueil dû à son rang. Avec le temps, il maîtrise la technique, le style, l’originalité. Et sur la fin, en 2018, il se met même à twitter avec un nombre considérable de followers (lire encadré). En 140 mots, il croque une pensée, l’écume des jours, un clic pour un déclic. Il surfe sur l’air du temps. Faut-il vraiment préciser que le mot « ennui » ne figure pas dans son vocabulaire ? Il organise les « Dicos d’or ». Ah, les dictées de Pivot avec leurs chausse-trappes, un ou deux « p » au choix, leurs ténèbres (quel genre ? Féminin), leurs abysses (quel genre aussi ? Masculin), leurs onomatopées (féminin) et leurs effluves (masculin) qui créent du remous, avec « s », le tout dans les arcanes fumeux (masculin) de la bonne orthographe sans le moindre aléa (sans « s »). On se prend au jeu. L’orthographe est à l’honneur. Pivot a choisi et mitonné le texte. On sue et on hésite. C’est le bal des champions, le 14 Juillet de la copie sans faute. À sa façon, il défend et honore la langue française, de plus en plus malmenée, estropiée, réduite au dictionnaire de poche. Lui aime le mot juste, la forme correcte, la métaphore, l’adagio des mots.
Enfin, lourde responsabilité, il rejoint l’académie Goncourt en 2004. On le nomme président en 2014. Il exerce cette fonction durant cinq ans, jusqu’en 2019, fidèle au poste et au balcon du restaurant Drouant à Paris pour annoncer le vainqueur en prenant l’ascendant sur le tohu-bohu des grands jours. Le prix littéraire le plus couru, quelle charge ! Il cède sa place à Didier Decoin. Mais force est de rappeler que c’est Pivot qui obligea les jurés à lire un livre présenté par un autre, pour en évaluer les mérites, ce qui n’était pas exigé auparavant ! Plus question de défendre son candidat en ignorant les autres. Il faut aller à la rencontre du favori d’autrui, une règle désormais inviolable. Pivot a écrit avec sa fille Cécile, « Lire», une passion de famille. Il a toujours soutenu sa femme Monique et sa presse du cœur quand elle dirigeait « Intimités» et «Nous deux», des feuilles de chou qui demandent du métier, quoi qu’on en pense, où le mot « amour » sert d’antienne. Avec Pivot, chaque mot brasille. Chaque avis porte. Il n’y a pas de mot mineur, seulement des dédicaces enflammées.
«Je n’ai pas d’auteur de chevet»
Lors du dernier contact avec lui, la question a surgi naturellement :
On ne résiste pas au plaisir de poursuivre l’échange :
Oui, mais des auteurs favoris, tout de même, le viatique ultime, la bibliothèque idéale ? Il avoue en changer en fonction des jours et un Belge n’est pas mal classé au rayon évasion. «Le lundi, c’est la Fontaine. Le mardi, c’est Voltaire. Le mercredi, c’est Colette. Le jeudi, c’est Giono. Le vendredi, c’est Proust. Le samedi, c’est Nabokov et le dimanche, c’est Hergé. Je peux lire n’importe où, dans le métro, dans le train, en voiture, tout le temps. Pour moi, la littérature reste diverse, ambitieuse, prolixe. Certains livres m’ont enchanté.» Sans oublier Simenon, à qui il rendit visite dans sa maison de Lausanne en Suisse en 1960, pour un grand entretien à bâtons plus que rompus, traquant autant l’homme que le père de Maigret.
Un amoureux du beaujolais
Né en région lyonnaise de parents épiciers, Pivot n’a jamais caché son amour du beaujolais. En 2006, il sort un «Dictionnaire amoureux du vin». Il s’y montre dithyrambique, énonce sa cave idéale, mélange de grands crus et de découvertes locales. Son fief date de la guerre. Son père fait prisonnier en Allemagne, l’enfant rejoint la maison familiale de Quincié-en-Beaujolais avec sa mère où il entame sa scolarité.
Pivot collectionne les rencontres avec tout l’éventail de la nature humaine, Bukowski, ivre sur son plateau, Gainsbourg ironique avant de devenir iconique, des géants comme Le Clézio, des hommes de foi républicaine comme Robert Badinter, des présidents devenus écrivains comme François Mitterrand. En 1987, il rencontre clandestinement Lech Walesa en Pologne. Il signe un entretien historique avec Soljenitsyne en plein «Archipel du Goulag». Avec lui, la télé se transforme en salon littéraire. On y découvre autant des auteurs que des acteurs, des chorégraphes que des chanteurs. Pivot ouvre la culture à tous les horizons. Comme le «Larousse», il sème à tout vent. Mais étrangement, alors que sa cote d’amour traverse le temps, il ne se classe jamais premier du hit-parade des Français préférés du JDD. On y retrouve parfois son nom bien placé mais jamais au sommet. Il s’essaie à la scène avec «Souvenirs d’un gratteur de têtes» en 2012, puis «Au secours ! Les mots m’ont mangé » en 2015. Pierre Perret, poète qui dicte ses refrains à l’encre de l’audace, lui dédie une chanson. Il est couvert de prix mais il refuse la Légion d’Honneur et la médaille de l’Ordre des Arts et Lettres. En télé, il décroche trois «7 d’Or» en son nom, deux pour «Apostrophes», deux autres pour «Bouillon de culture». Et bientôt, il atteint l’âge Pivot, celui où l’on songe à se retirer sur la pointe des pieds, même si les pensées s’agitent encore comme des lampions guettés par ses fans.
Son mot préféré ? Le verbe «lire» sans doute
Unanimement apprécié, Pivot va pourtant connaître quelques secousses sur la fin de sa vie. La vague #metoo le rattrape au détour de quelques tweets. Il ironise un jour sur Greta Thunberg, précisant que, pour les Français de sa génération, on considérait autrement «les petites Suédoises». Le trait d’esprit, gentiment grivois, passe mal. Il se fait allumer. Plus récemment, on le taxe de misogynie quand, en juillet 2021, il célèbre à sa façon les seins de l’actrice Françoise Arnoul, disparue à un âge respectable, «qui ont fait rêver les jeunes gens des années 50». Cet humour érectile coince un peu. Pivot se fait gourmander. Serait-il en retard d’une évolution ? Sa vivacité plaide plutôt dans l’autre sens. On n’a jamais décelé chez lui les premières attaques d’un quelconque calcaire cérébral. La pire affaire lui saute à la gorge suite au scandale causé par Gabriel Matzneff. Dès la sortie du livre de Vanessa Springora, «Le Consentement», tout le milieu littéraire est mis en cause pour sa relative ou franche bienveillance pour la pédophilie. L’écrivain se vante de ses très jeunes conquêtes. Peu de critiques s’en offusquent. Et un jour de mars 1990, Pivot le reçoit dans «Apostrophes». L’animateur se montre un peu narquois le traitant de «professeur d’éducation sexuelle» et de «collectionneur de minettes», le tout dans une ambiance détendue.Trente ans plus tard, ce détachement choque par son cynisme affiché. Pivot est pris dans la tourmente. Ses propos lui reviennent comme un boomerang. La polémique enfle. Pivot précise que
Bernard Pivot n’a connu que ces quelques déboires face à une infinité de mises en lumière où le fond comptait autant que la forme. Il a inventé le questionnaire en dix mots-clés, jeu direct et révélateur des priorités de ses invités (lire encadré). Si on le lui applique, à la rubrique «mot préféré», on a l’embarras du choix :livre, orthographe, verve, entrevue, virgule, couverture, titre, public, écriture, complicité, amour. Pour nous, ce serait «Merci».








