La liberté sexuelle des femmes Moso

La liberté sexuelle des femmes Moso

Elles font rêver, à moins qu’elles n’effrayent. Les femmes Moso aiment qui elles veulent et quand elles veulent. Libres de leur corps, maîtres de leurs désirs, elles peuvent recevoir leur amoureux comme leurs amants pour une heure ou une nuit sans que nul n’en soit choqué et ne cherche à contrôler leurs ébats. Elles accueillent leurs partenaires de jeux chez elles, dans la chambre dont elles disposent dès leurs 13 ans, âge de leur maturité sexuelle. Elles les reçoivent en cachette lors ce qu’on appelle une « visite furtive » ou plus officiellement lors d’une visite dite « ostensible » quand les deux amants veulent faire connaître leur relation à leurs familles. Mais l’officialisation d’un tel lien n’empêche pas les étreintes d’un soir et les visites furtives. Et quel que soit le type de relation, l’heure ou la nuit passée, les corps et les cœurs se séparent au petit matin. Les hommes repartent vers leurs familles, leur mère, leurs oncles, frères et sœurs ; les femmes restent chez elles, dans leurs clans. Et jamais les amants n’habitent ensemble ni se marient.

Bien évidemment des enfants peuvent naître de ces nuits d’amour ! Ils sont alors accueillis avec bonheur par les mères. Mais jamais ils n’auront de père. Souvent nul ne sait qui ils sont exactement car plusieurs hommes ont pu passer durant le même mois dans les lits maternels et ce, même si elles sont engagées dans une relation plus officielle. Peu importe ! Pour les Moso, la notion de père ne compte pas ; le terme n’existant même pas. Les pères biologiques ne sont que ceux qui arrosent le fœtus. Leurs spermes n’interviennent pas, croit-on, dans la reproduction mais permettent seulement le développement des bébés présents depuis leur conception dans le sein des femmes. Les géniteurs ne sont pas même intéressés par ce rôle de père. Mais les figures masculines ne sont pas pour autant absentes de la culture Moso. Elles sont incarnées par les oncles. Ce sont eux, les frères de la mère, qui veillent sur les enfants et se chargent souvent de les éduquer quand les femmes travaillent. Même quand les pères biologiques sont connus dans le cas des visites ostensibles ou même des cohabitations et mariages qui se produisent dans quelque 16 % des cas, ils prennent alors le titre d’« oncle » et mais ils ont moins d’autorité sur leurs propres enfants que les oncles. Ils n’ont aucun droit ni sur leurs progénitures, ni sur les biens de leur compagne.

Ainsi depuis le II e siècle, sur les contreforts de l’Himalaya, près du lac Lugu, à la frontière des provinces du Yunnan et du Sichuan, les femmes Moso vivent une liberté sexuelle qui est exceptionnelle au regard du reste du monde qui pendant des millénaires a contrôlé et limité fortement la sexualité des femmes. Cette liberté a néanmoins une limite, l’inceste. On ne peut pas s’aimer au sein d’une famille. Il n’est pas question d’avoir des relations intimes avec des membres de sa famille, ni même de danser avec eux ou de discuter de sexualité.

Et ce système, aussi étrange qu’il puisse paraître, entraîne une grande stabilité familiale car quand les amants ne veulent plus se voir, les familles ne sont pas ébranlées, elles restent intactes et les enfants ne sont pas perturbés par les ruptures amoureuses puisqu’ils continuent à vivre entre leur mère, tantes et oncles. Il n’y a pas non plus de conflits entre les amants concernant la garde des enfants ou le paiement de rentes alimentaires. Les amours se font et se défont sans contrainte et sans instabilité familiale. Pour les Moso, cette stabilité est essentielle, l’harmonie entre tous doit être maintenue. Selon Cai Hua, professeur d’anthropologie sociale à l’Université de Pékin et auteur de « Une société sans père ni mari », cette vision de la sexualité est portée par une condamnation très forte de la jalousie qui perturbe l’harmonie d’une communauté. Pour les Moso, vouloir posséder l’autre, se l’approprier est une faute grave qui peut mettre fin aux relations.

Liberté sexuelle et société matrilinéaire

Et comment ne pas mettre en lien cette sexualité atypique avec la structure sociétale elle aussi unique : les Moso forment un des très rares peuples matrilinéaires. Comme l’explique le psychanalyste Patrick de Neuter dans la revue Essaim consacrée aux Moso qu’il a côtoyés pendant plusieurs semaines, « cette société est bien matrilinéaire : le nom et les biens se transmettent le plus souvent de mère en fille et en fils. Elle est aussi matrilocale : on vit chez sa mère, on fait l’amour chez sa compagne et si l’on cohabite, on le fait le plus souvent dans la famille de la femme. » Les Moso ne forment pas une société matriarcale car tout le pouvoir n’est pas aux mains des femmes. Celles-ci le partagent avec les hommes. Ces derniers s’occupent des affaires extérieures, nouent tous les contacts avec les étrangers en ce qui concerne la terre, le bétail et l’entraide. Ils président aussi aux festins et représentent la famille vis-à-vis de la société. Quant aux femmes, elles s’occupent des affaires intérieures, gèrent les dépenses, organisent les travaux domestiques et des champs, prennent en charge les offrandes aux ancêtres, cuisinent les repas quotidiens, mettent en place les fêtes traditionnelles et veillent aux cadeaux et dons. Hommes et femmes se partagent les travaux des champs en principe à parts égales mais comme le notent bien des anthropologues, ils sont bien davantage assumés par les femmes…

Ainsi les Moso vivent une culture plus équilibrée entre les hommes et que les femmes et si différente que l’Onu les a reconnus comme peuple modèle. Certes cette communauté ne compte qu’environ 30.000 âmes, peu de chose face au 7,5 milliards d’humains que compte la planète. Et ce nombre restreint risque de diminuer encore car la culture Moso s’effrite. Dès les années cinquante, le régime communiste chinois a essayé d’imposer un autre modèle conjugal et familial. L’ethnie a résisté mais aujourd’hui elle est davantage ébranlée. Comme l’explique encore Patrick de Neuter, la télévision introduite dans la région par le gouvernement de Beijin-Pekin, l’enseignement organisé par ce même gouvernement fragilisent cette culture. Comme internet et le tourisme. S’il y a quelques années, quinze jours de cheval étaient nécessaires pour atteindre le pays des Moso, la construction des routes fait qu’il ne faut plus que huit heures de voiture, depuis la ville de Lijiang…

 
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