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Le rôle mystérieux de l’éminence grise

Certains conseillers de l’ombre ont eu une influence considérable. Le plus puissant fut certainement François Leclerc du Tremblay, le fameux père Joseph du cardinal de Richelieu…

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Journaliste Temps de lecture: 5 min

Dans « Le Prince », remarquable traité de politique publié au début du XVIe siècle, l’écrivain et philosophe florentin Nicolas Machiavel décrit les différentes manières d’obtenir et de diriger une principauté, un État : soit par la fortune de la naissance, soit par l’habileté ou la force des armes, soit par la scélératesse. Il explique comment on acquiert une souveraineté, comment on la garde, comment on la perd, avec force bons conseils, dont certaines pratiques, confinant à l’immoralité, n’ont pas gagné le surnom de « machiavélisme » sans raison. Entre autres recommandations au prince qui entend le rester, celle de savoir bien s’entourer s’avère indispensable.

Ainsi, de tout temps, autour du dirigeant – prince d’autrefois, homme politique d’aujourd’hui – a toujours gravité un curieux personnage. Une certaine discrétion, une grande clairvoyance et la dispense de conseils éclairés lui permettent de s’attirer les bonnes grâces des puissants. Il s’agit de la fameuse « éminence grise ». L’expression qui décrit le mieux ce conseiller caché, personnel, du dirigeant a été suscitée par un prince de l’Église et éminence lui-même, le cardinal de Richelieu, qui voulait attribuer la barrette cardinalice à son fidèle bras droit, le père Joseph. Voilà pour l’éminence. Mais pourquoi « grise » ? Parce que c’était la couleur de la bure de capucin du père Joseph ! « Et parce que le gris sied au conseiller de l’ombre », analyse l’historien français Charles Zorgbibe. Professeur émérite de droit public à Paris et grand spécialiste des relations internationales, qu’il a enseignées à la Sorbonne, il vient de publier un ouvrage passionnant aux éditions de Fallois : « Les éminences grises… dans l’ombre des princes qui nous gouvernent ». Il y dépeint, en une galerie de seize portraits minutieux et acérés, autant de personnages de l’ombre qui ont joué en leur temps un rôle déterminant dans la politique de leur pays, voire internationale.

Les cinq types de conseillers

Zorgbibe classe les éminences grises en cinq catégories :

–  L’occasionnelle  : des conseillers qui n’ont été associés à l’action du prince que pour une mission, un épisode particulier. Ainsi Beaumarchais qui a joué un rôle dans la participation du roi Louis XVI à la guerre d’indépendance américaine. Ainsi l’écrivain André Gide, qui fut mandaté par l’un des gouvernements de la IIIe République pour se rendre en Afrique. Il y dresse un réquisitoire des abus perpétrés par les entreprises coloniales. Un rapport qui fera des vagues à la Chambre des députés et jusqu’à la Société des Nations.

–  L’éminence grise par effraction. Avec le cas singulier du baron Antoine-Henri de Jomini. Agent de change suisse, il est surtout passionné de stratégie militaire. D’initiative, il analyse avec une grande pertinence celle de Napoléon Bonarparte. Repéré par le maréchal Ney, il rejoint l’état-major napoléonien… avant de passer à l’ennemi russe et de devenir ensuite le précepteur militaire du futur tsar Alexandre II ! Cette trahison n’a pas empêché Napoléon de lui rendre vibrant hommage lors de son exil à Sainte-Hélène.

–  Les proches du dirigeant, sa famille. Ainsi le prince Napoléon était-il très complice avec son cousin germain Napoléon III, mais ses idées politiques lui ont valu le surnom de « Bonaparte rouge », ce qui n’a pas empêché le président-empereur de l’utiliser comme caution politique pour le régime. Ainsi le Prussien Friedrich Gentz fut-il le confident de Metternich, le prince diplomate devenu chancelier impérial d’Autriche sous les règnes de François Ier et Ferdinand Ier. Avec Metternich, Gentz fut l’architecte de la Sainte-Alliance, établie au lendemain de la bataille de Waterloo par les trois monarchies européennes victorieuses de l’Empire napoléonien, à savoir l’Autriche, la Russie et la Prusse.

–  L’inspirateur lointain, dont l’influence peut être importante, même s’il n’est pas en rapport direct avec le dirigeant. Comme le baron Friedrich von Holstein qui a incarné la diplomatie allemande du kaiser Guillaume II, mais qui n’a partagé son repas qu’en une seule occasion ! Ainsi Jean Monnet, qui a confié à Robert Schuman le soin de porter dans la lumière son concept de communauté économique supranationale européenne. Et s’il a accepté la direction de la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca), il préféra de beaucoup son rôle discret de conseiller informel des forces syndicales et politiques à travers l’Europe.

–  L’homme des basses œuvres. Il y a enfin l’éminence grise la plus impactante : son conseiller intime, présent en permanence à ses côtés, le suivant comme son ombre et exécutant fidèlement ses (sombres) desseins. C’est le « double du prince » comme le définit Charles Zogbibe. C’est à cette catégorie qu’appartient le colonel Edward House, qui seconda le président américain Woodrow Wilson, multiplia les ambassades officieuses en Europe pendant la Première Guerre mondiale et, sur le plan national, s’érigea en « surveillant général du gouvernement ». Membre également de ce club très fermé, Harry Hopkins, ce fidèle conseiller de Franklin Delano Roosevelt, son représentant personnel auprès du Britannique Churchill et du Russe Staline, qui, en raison de son influence sur le 32e Président des États-Unis, a fini par se voir affubler du surnom de « Raspoutine de la Maison-Blanche ». Mais l’exemple le plus illustre du « double du prince » est certainement le père Joseph. Sous sa simple robe de moine, pieds nus dans ses sandales, François Leclerc du Tremblay se révèle un habile diplomate. Il a pour mission cachée et mandatée par le cardinal de Richelieu d’affaiblir le pouvoir du Saint Empire germanique. Charles Zorgbibe raconte par le menu comme il y parvient non sans force intrigues, faux-fuyants et manipulations. Ses ennemis disent du capucin : « Joseph offre à Richelieu un capuchon de moine pour y cacher ses crimes. ». Et si l’éminence grise vivait au départ dans l’austérité de sa cellule au couvent des Capucins de la rue Saint-Honoré à Paris, il finira par loger au Palais-Cardinal, dans une grande pièce qui communiquait directement avec les appartements de Richelieu, le principal ministre du roi Louis XIII, son éminence… rouge, qui associe le fidèle moine à toutes les affaires officielles (et surtout officieuses) de l’État. Quant au titre de cardinal demandé pour lui par Richelieu, Joseph ne l’obtint jamais. Il est mort avant, foudroyé par une attaque à l’âge de 60 ans.

« Les éminences grises… dans l’ombre des princes qui nous gouvernent », par Charles Zorgbibe, éd. De Fallois, 496 p., 24 euros.

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