Gladys Kazadi vue par sa maman
Peut-être ne les connaissez-vous pas encore tous, mais ils représentent la nouvelle génération engagée en politique. Focus sur les racines de ces jeunes pousses. La quatrième à se lancer ? Gladys Kazadi (Les Engagés).

Marie, large sourire, nous ouvre la porte de sa maison, à deux pas de la basilique de Koekelberg. Puis, déjà, un premier éclat de rire. Elle n’a pas l’habitude des journalistes. C’est sa première interview. Heureusement, dit-elle, il s’agit d’évoquer sa fille, députée bruxelloise, plutôt qu’elle. Gladys Kazadi, qui sera trentenaire le 20 avril, est en 2e position sur la liste des régionales du 9 juin, pour le parti Les Engagés. La jeune femme entend bien rempiler.
« Franchement, cette carrière de députée, son père et moi, nous ne nous y attendions pas », souffle Marie. Et pour cause, sa fille n’a pas grandi dans le sérail politique. « Nous regardions le journal à la maison et nous discutions un peu de l’actualité, sans plus », rejoue la maman, dans une robe colorée du plus bel effet. Studieuse et habillée d’orange – l’ex-couleur de son parti alors renseigné CDH, mais sans nostalgie aucune –, Gladys Kazadi écoute sa mère raconter l’histoire familiale, commencée du côté de Kinshasa.
En République démocratique du Congo, Marie pratiquait la couture. En 1993, son mari, infirmier en devenir, souhaite parfaire ses connaissances en Belgique. Elle lui emboîte le pas. Le couple débarque au Petit Château, ancienne caserne transformée en centre d’accueil depuis 1986 à Bruxelles. Après ce passage marquant, mari et femme trouvent un logement à Nivelles, où leur fille, Gladys, naît. « Nous avons décidé de rester en Belgique définitivement, mais il a fallu se battre pour prendre une position ici. C’est beaucoup plus facile de décrocher des formations ou un travail pour quelqu’un né en Belgique », assure Marie. L’assurance d’un meilleur avenir, pour eux et leur progéniture. De son côté, Marie change d’orientation professionnelle : exit la couture, place à une formation pour devenir aide soignante et aide familiale, métier qu’elle exerce toujours aujourd’hui, plus à temps plein pour lui permettre de s’occuper de sa petite-fille de 2 ans, l’enfant de Gladys Kazadi.
Forcer le destin
Après Nivelles, Marie et son mari, duquel elle est désormais divorcée, regagnent ensuite la capitale. Gladys Kazadi grandit du côté de la place Anneessens, puis à Berchem-Sainte-Agathe. « Les débuts ont été difficiles. Son papa, avant d’être infirmier, livrait les journaux dès 4 heures du matin. Moi, je déposais les enfants (Gladys Kazadi a deux frères et une sœur, NDLR) à la crèche ou à l’école, puis je filais travailler », se souvient Marie qui, dans sa vie, a toujours voulu se rendre utile pour vivre pleinement.
Modèle Obama
La première fois que la « chose publique » s’immisce un peu dans la vie des Kazadi, c’est lorsque Gladys termine finaliste de la dictée du Balfroid, concours d’orthographe pour les élèves de 6e primaire. Elle remporte alors un abonnement à « La Libre ». « Ça forçait tout le monde à lire le journal », plaisante Marie. Et puis, il y a aussi l’élection de Barack Obama, président des États-Unis de 2009 à 2017. A posteriori, Gladys Kazadi raconte que ce souvenir lui a permis de comprendre qu’une personne d’origine étrangère pouvait « être légitime en politique » : « Je suis Belge, bien que d’origine congolaise, et j’ai aussi mon mot à dire. Je peux relayer les préoccupations des citoyennes et citoyens. »
De là à croire qu’elle ferait un jour son trou en politique… Celle qui a longtemps pratiqué l’athlétisme à bon niveau a fini par expliquer à ses parents qu’elle envisageait de rejoindre la liste du bourgmestre berchemois Joël Riguelle aux élections communales de 2018. Leur réaction a fusé. « Hein, c’est quoi ça, quelle liste ? », lui a notamment rétorqué sa mère. « C’était une vraie surprise en effet. Finalement, je m’en suis remise à Dieu. Seigneur, si c’est sa volonté, qu’elle y aille seulement. » Voilà le choix de Gladys Kazadi validé en haut lieu et par sa famille. La députée analyse ce tournant : « Ils se disaient que leur fille pure allait se retrouver dans un monde de loups. Je me souviens qu’un jour, ma mère m’a demandé si on nous apprenait à mentir. Bref, je leur ai demandé de me faire confiance, et ils ont accepté. Il était hors de question que je m’engage sans leur validation. »
« Une vraie diversité de profils »
À bien y regarder, cet engagement électoral n’est pas si surprenant. En parallèle de ses études en sciences politiques à Saint-Louis et à l’UCL, Gladys Kazadi s’engage sur le terrain associatif, pour l’Unicef ou l’ONG Bomoyi, qui promeut l’éducation des enfants à Kinshasa. Si elle étudie pour travailler ensuite dans l’humanitaire, les relations internationales ou la résolution de conflit, la jeune femme rejoint le cercle des étudiants démocrates humanistes, organe du CDH, avant de prendre sa carte au parti en 2015. « J’ai toujours ressenti le besoin de me sentir utile. Cela vient de mes parents, qui sont dans l’aide aux personnes. Je ne veux pas quitter ce monde sans me dire que j’ai amené ma pierre à l’édifice », dit-elle du haut de ses 29 ans.
Au CDH, Gladys Kazadi assure retrouver « une vraie diversité de profils » : des jeunes avec des responsabilités, des femmes ministres – Céline Fremault ou Catherine Fonck – et des personnes d’origine étrangère élues – le député Pierre Kompany. « Je n’avais pas le sentiment que le parti regardait l’âge, le sexe ou la couleur de peau, mais bien les compétences », avance-t-elle.
La campagne, jusque dans la nuit
En 2018, Joël Riguelle, bourgmestre humaniste de Berchem-Sainte-Agathe, apprend qu’une jeune femme impliquée localement souhaite éventuellement se présenter aux élections communales. Ni une ni deux, il propose à Gladys Kazadi la 2e place de sa liste. Encore aux études, la politologue de formation bat campagne. Une première « épuisante » : « On a mis des stratégies en place en famille et entre amis, mais personne n’avait d’expérience politique. » Marie complète : « Je fermais les enveloppes jusqu’à 3 heures du matin sur la table de la cuisine. Je n’envisageais même pas de m’arrêter avant d’avoir fini. »
« Sous pression », Gladys Kazadi finit avec le meilleur score féminin de la liste. Elle est élue conseillère communale, avant de remplacer une échevine partie à la pension à mi-mandat. Elle hérite de plusieurs compétences, parmi lesquelles les seniors. L’engagée commente : « Certains ne comprennent pas que cette tâche soit confiée à une jeune, mais je le vois comme une richesse. Et au-delà de ça, Bruxelles, région cosmopolite, a ce rapport à la diversité, encore difficile pour beaucoup. C’est l’un de mes combats. »
Au culot
Diplômée en 2018, Gladys Kazadi cherche un travail. « Au culot », elle demande à Joël Riguelle de glisser son C.V. à des gens de son réseau potentiellement intéressés par son profil. Au bout de plusieurs entretiens, Céline Fremault, alors ministre bruxelloise du Logement et de l’Environnement, l’engage au sein de son cabinet. « Elle a été très protectrice avec ma fille. Quand je l’ai vue pour la première fois, je me suis dit que Gladys était entre de bonnes mains », dit Marie.
À côté de ce job à plein-temps, Gladys Kazadi se lance un défi de taille : se présenter aux élections régionales du 26 mai 2019. Là, il ne faut plus seulement convaincre les habitants de la commune berchemoise, mais ceux des 19 communes de l’arrondissement bruxellois. « Je me sentais les épaules assez larges, même si au début, j’étais perdue. Céline Fremault m’a parfaitement guidée, et ma famille m’a aidée aussi : c’est mon socle, je ne serais rien sans eux », raconte-t-elle devant une mère « très fière ».
Siège surprise
Gladys Kazadi est 12e sur la liste du CDH – qui deviendra Les Engagés en mars 2022 sous l’impulsion du président Maxime Prévot. « En 2019, les sondages attribuaient cinq ou six sièges au CDH. Du haut de ma 12e place, je ne partais pas avec les faveurs des pronostics », replace l’élue. 2.088 voix de préférence plus tard, la voilà néanmoins députée régionale bruxelloise après une soirée d’élection qui restera à jamais gravée. Gladys Kazadi la passe avec sa sœur, au QG de campagne de son parti. « Les scores tombaient et j’étais fière de moi, mais je ne pensais pas être élue » : alors elle décide de rentrer chez elle avant la fin officielle des résultats, d’autant que sa petite sœur a école le lendemain. Céline Fremault l’appelle. « Viens au cabinet, une expérience comme celle-là, ce n’est pas tous les jours », lui dit la ministre. Sans doute flaire-t-elle le bon coup… À toute vitesse, Gladys Kazadi rejoint le cabinet. Quelques minutes après son arrivée, la situation de celle qui n’a alors que 25 ans se débloque définitivement. Elle décroche un siège. « J’ai crié, j’ai pleuré, j’ai pris Céline (sic) dans mes bras. Joëlle Milquet a encore des vidéos de mon explosion de joie sur son téléphone », croit-elle savoir.

Racisme et haine
Le travail de parlementaire peut commencer. Au début de son mandat, Gladys Kazadi part « dans tous les sens », va de commission en commission « pour tout comprendre » et combattre son syndrome de l’imposteur, quitte à frôler l’épuisement. « Je me suis mis beaucoup de pression en tant que jeune députée. Puis, je me suis spécialisée sur certaines thématiques comme la santé ou le bien-être des Bruxellois », pointe-t-elle. Il faut aussi prendre sa place : « Au début, je n’osais pas en péter une. J’avais peur que ma parole ne fasse pas sens. Il m’a fallu des mois au Parlement pour donner mon point de vue. »
En plus de cette fonction de députée, elle est nommée vice-présidente des Engagés en 2022, « le résultat de mon engagement ». Très présente sur les réseaux sociaux, Gladys Kazadi s’attire un tas de réactions liées à ses origines congolaises notamment. « Va faire de la politique au Congo », lui sifflent des internautes aigris. « Je suis née en Belgique, je me considère comme Belge. Ces commentaires, c’est très dur », déplore-t-elle. Elle encaisse une avalanche de réactions racistes et haineuses. Sa voiture est même taguée. « J’ai mis des mécanismes en place pour me protéger. Et je suis soutenue par mes proches et mon parti », admet l’élue. Marie intervient : « En tant que maman, ça m’inquiète tout le temps. Je la conjure de faire très attention. Et en même temps, Gladys avance, suit sa ligne directrice, fait les choses bien. Si les gens disent du mal, c’est leur problème. »

Ces insultes n’empêchent pas Gladys Kazadi, dont le mémoire de fin d’études portait sur le processus de réconciliation intercommunautaire au Kivu, de porter haut ses origines congolaises. « Je ressens le besoin d’être connectée à mes racines », note celle qui s’implique sur place avec diverses ONG. Elle espère voyager au Congo à l’été 2024, même si le pays est en proie à de violents conflits. « Je suis fière de mon identité. Cette double culture est une richesse », évacue Gladys Kazadi. À la maison, Marie variait d’ailleurs les plaisirs pour ses quatre enfants. En excellente cuisinière, elle parfumait la maison de senteurs africaines un jour, d’odeurs belgo-belges l’autre. « Des frites le lundi, du fufu le mardi, la spécialité de ma maman », se remémore la députée.
2024, si Dieu le veut !
En plus de ses actions politiques, Gladys Kazadi est maman d’une petite fille de 2 ans. Jongler entre le rôle de mère et l’engagement militant, un défi complexe. « Quand je rentre à 20 heures, c’est un miracle », pointe-t-elle. Elle peut compter sur l’aide de son compagnon, à l’emploi du temps plus flexible, et de Marie. L’équilibre semble désormais trouvé. Alors, place aux échéances de 2024. Le 9 juin, Gladys Kazadi sera 2e sur la liste régionale bruxelloise des Engagés, tirée par Christophe De Beukelaer. « Bruxelles a besoin qu’on inverse la donne. On le voit avec les problèmes de sécurité, les questions de mobilité, l’enjeu du vivre ensemble… », indique la candidate. Son objectif ? Que son parti décroche le plus de sièges possible et monte dans une majorité, « mais pas à n’importe quel prix ».

En octobre, elle devrait soutenir Christian Lamouline, actuel bourgmestre de Berchem-Sainte-Agathe, aux communales. Avec le décumul des mandats en vigueur dans la capitale, elle devra choisir entre son siège – très probable – de députée et un possible rôle d’échevine. Nous verrons en temps voulu, « mais je pourrai toujours être conseillère communale ». Le choix semble acté. En attendant, puisque la religion prend une place de taille chez les Kazadi, Marie prie tous les jours pour que sa fille atteigne ses objectifs en 2024. Même si seuls les électeurs auront le dernier mot.








