"Je suis un cobaye humain payé 200 € par jour pour faire avancer la science"

Sébastien.
Sébastien.

Le 15 janvier 2016, un test pharmaceutique tourne au drame au CHU de Rennes (France). Six personnes sont hospitalisées après avoir testé un antidouleur destiné à traiter des personnes atteintes de la maladie de Parkinson. Deux jours plus tard, l’une d’elles, un homme de 49 ans, décédera après avoir été déclaré en état de mort cérébrale. Si ce type d’accident demeure statistiquement rarissime, il remet régulièrement sur le devant de la scène la question du rapport risques/bénéfices pour les "cobayes". Dans le processus de mise au point d’un médicament, le test sur des humains en bonne santé intervient juste après celui sur les animaux, et avant celui sur des malades volontaires. Son but est d’analyser comment l’organisme assimile les substances chimiques, par quelles voies il les élimine, à quelle dose la molécule est efficace et si des effets secondaires apparaissent. La législation impose en effet qu’un nouveau produit de santé soit testé sur un échantillon humain, avant d’obtenir son autorisation de mise sur le marché. Chaque année, ils sont ainsi plusieurs milliers de volontaires, âgés de 18 à 55 ans, à se présenter aux portes des centres de recherche qui mènent des essais cliniques. Au sein de l’hôpital Erasme, à Bruxelles, il existe une aile fermée au grand public, l’unité de recherche clinique de Pfizer (PCRU). Nous avons rencontré Sébastien F. et Joffroy M., testeurs volontaires pour le groupe pharmaceutique. Sébastien est de nationalité française. Du fait de ses activités professionnelles, il dispose de pas mal de temps libre. Il vient donc, depuis plusieurs années, dans notre capitale, pour prêter son corps à la science. « Pour se porter candidat, il faut être en bonne santé et ne pas avoir d’antécédents médicaux particuliers », nous précise-t-il. « Les critères sont très rigoureux. Opérations, accident cardiaque éventuel, tabagisme, le formulaire déclaratif à remplir est très épais. Ensuite, le candidat est invité à poursuivre le recrutement par une batterie de tests médicaux. Après tout cela, on peut se porter candidat pour une étude. » « Le testeur volontaire est alors convié à une séance d’information », enchaîne Joffroy. « Tout est extrêmement bien expliqué : la molécule testée, les conditions de l’essai et les éventuels inconvénients. On signe alors un document de "consentement éclairé", tout en sachant que l’on peut décider à tout moment d’arrêter et, qu’en cas de complications éventuelles, l’assurance de Pfizer dédommagera. »

"Ce n’est pas le Club Med"

Une "cohorte" (un groupe testé, dans le jargon, ndlr) est généralement composée d’une dizaine de personnes », explique encore Sébastien. « Les protocoles sont très stricts et les volontaires ne font pas ce qu’ils veulent. Même si tout est fait pour notre confort – une salle de jeux, des espaces de détente, une salle de cinéma, des ordinateurs –, ce n’est pas le Club Med ! Éviter les consommations d’alcool, de caféine, ou de tabac, tout est maîtrisé afin d’assurer le bon déroulement de l’essai. » « Et lorsque nous sortons, les promenades autour d’Érasme sont encadrées par des infirmiers et le circuit balisé. » « Électrocardiogramme, prise de sang, tension, tous les paramètres sont observés 24 heures sur 24 », rajoute Joffroy M. « Pire, je me souviens d’une étude à laquelle j’ai participé où je testais une nouvelle crème contre l’acné. La molécule étant photosensible, je n’ai pas pu m’exposer au soleil pendant dix jours. Résultat : même les sorties m’étaient interdites. » La durée moyenne d’une étude varie entre sept jours et trois semaines. Durant cette période, le volontaire est confiné dans l’enceinte de l’hôpital. « Je trouve la contrainte supportable, dans la mesure où je suis seul avec deux enfants à charge et cela me permet d’arrondir rapidement mon salaire » poursuit Joffroy. L’indemnité moyenne est de 200 euros par jour, soir un petit bonus non imposable de 2.000 euros environ pour dix jours d’essai. Même motivation financière pour Sébastien qui nous précise qu’il a été élevé dans un environnement médical, sa maman étant infirmière, qu’il a toujours donné son sang et qu’il trouvait donc normal de donner de sa personne pour faire avancer la recherche. À noter qu’un "délai de carence" doit être respecté entre deux participations à des essais cliniques, d’abord pour ménager l’organisme, mais aussi pour empêcher les testeurs d’en faire leur activité principale.

Des risques mesurés

Les médicaments testés sont pris par voie orale ou sont injectés. Comme pour tout traitement, expérimental ou non, les essais cliniques ne sont pas exempts de risques. « Je suis hypocondriaque. Donc, autant vous dire que je me suis bien renseigné. Si, effectivement, le risque zéro n’existe pas, c’est extrêmement mesuré », nous précise Sébastien F. « Étude biochimique, culture sur tissu et test sur animaux, l’essai clinique sur l’homme n’intervient qu’après plusieurs phases. Et puis, des doses très faibles nous sont inoculées. » De plus, en Belgique, chaque essai clinique doit être autorisé par l’Agence fédérale des Médicaments et des Produits de Santé et est surveillé par un comité d’éthique médicale dont les standards à respecter sont très élevés. Parfois quelques nausées, des maux de tête, des insomnies, des petits boutons ou des veines en piteux état à la fin de l’étude, nos volontaires n’ont pas le sentiment de s’être mis plus que cela en danger. « Quand on parle d’expériences sur des gens, on peut avoir l’imagination très fertile. Mais, sans volontaires, pas d’études cliniques et sans études cliniques, pas de nouveaux médicaments sur le marché. Sans oublier que, même lorsqu’ils sont commercialisés, bon nombre de médicaments présentent une liste d’effets secondaires potentiels hallucinante, ce qui ne semble pas empêcher l’opinion publique de les ingurgiter », ponctuent Sébastien et Joffroy.

Joffray.
Joffray.

30 % des études portent sur le cancer

La Belgique compte sept centres d’essais cliniques dont deux financés par des firmes pharmaceutiques. Selon l’Association générale de l’industrie du médicament (Pharma.be), notre pays occupe la deuxième place européenne, derrière le Danemark, en ce qui concerne le nombre d’études cliniques par habitant. Traitement contre la polyarthrite rhumatoïde, la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson, Alzheimer, mais aussi les allergies, les troubles inflammatoires ou le diabète, 507 nouvelles études cliniques ont été démarrées en 2016 et 1.399 études de médicaments ont été menées la même année. Une sur trois concerne la recherche contre le cancer, soit des traitements expérimentaux visant à explorer de nouvelles pistes oncologiques.

 
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