Re-bonjour tristesse: Françoise Sagan est décédée il y a 20 ans
Françoise Sagan s’éteignait il y a 20 ans après avoir fait rimer succès et excès.

Un air de souriceau, une notoriété qu’elle s’ingénia à brûler par les deux bouts, une écriture incomparable sans avoir l’air d’y toucher, des titres de livres où perce une affolante sensibilité et pour couronner le tout une vie de fête au triple galop… Quand Françoise Sagan pousse son dernier souffle le 24 septembre 2004 d’une embolie pulmonaire à l’hôpital d’Honfleur, la littérature française perd un électron libre.
Elle a 69 ans. Ses nuits ont souvent été plus belles que ses jours. Cadeau du ciel, elle est née le premier jour de l’été, le 21 juin 1935. Elle a tout essayé – drogue, alcool, jeu – pour rendre la vie grisante. Quand le maillet du destin s’abat il y a vingt ans, elle est fatiguée, ruinée et un peu amère, dans une sorte d’automne de ses passions. On parle d’elle autant pour ses frasques que pour ses livres, une quarantaine au total, en plus de pièces, de nouvelles et de scénarios, autant de morceaux d’anthologie pour le théâtre et le cinéma. Toujours surprenante, elle avait pris soin de rédiger son épitaphe : « Sagan, Françoise. Fit son apparition en 1954 avec un mince roman, ‘Bonjour tristesse’, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. » Sagan mena la vie qu’elle se choisit, de folie douce et d’inconscience, comme un art instinctif qui la rendit plus singulière encore.
Elle se dote d’un pseudo vite célèbre
Au départ, après l’enfance et l’adolescence où elle est déjà intenable, surgit un phénomène. À 18 ans, elle sort chez Julliard un premier roman. « Bonjour tristesse » (dont le titre est emprunté à un vers d’Éluard) surprend toute l’édition et est d’emblée adulé. « Sur ce sentiment inconnu, dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse… », ainsi commence son récit, qui va révolutionner sa vie et la porter au pinacle. Le « gentil petit monstre » (dixit François Mauriac dans une critique du « Figaro » où il l’encense pour la jeunesse de son style) accède à la notoriété qu’elle voudra la plus débridée possible. Françoise Quoirez, de son vrai nom, se voit imposer un pseudonyme par son industriel de père qui ne veut pas voir sa véritable identité en devanture des librairies. Elle choisit Sagan, en référence à la princesse de Sagan, un personnage de Proust.
Libre, indépendante, anticonformiste, futile, tous ces adjectifs lui conviennent. Ils semblent même inventés pour elle. Et pourtant… Durant la guerre d’Algérie, elle signe « Le manifeste des 121 » sur le droit de déserter pour les appelés. Elle récidive en 1971 avec « Le manifeste des 343 salopes », ces femmes en vue avouant avoir eu recours à l’avortement. Elle n’a pas peur de s’engager pour de « grandes causes ». En Mai 68, elle rejoint les étudiants grévistes en A.G. au Théâtre de l’Odéon. On l’accueille fraîchement : « La camarade Sagan est venue dans sa Ferrari pour encourager la révolution… » , raille l’assistance. « Faux, rétorque-t-elle,
Jeu, fête, vitesse, sa fuite en avant
Elle se fait aussi remarquer en dehors de la littérature. Par son allure d’abord avec ses jeans, ses marinières et ses espadrilles, pieds nus et un peu hors sol. Elle explose dans la France d’après-guerre alors que la jeunesse commence à ruer dans les brancards. Elle s’amuse, elle sort, elle secoue son mythe naissant, très loin de la vie sage et policée voulue par son milieu d’origine, fille choyée d’une famille aisée.
Sagan ne sait pas à quel saint se vouer. D’ailleurs, existent-ils vraiment après minuit ? À part Saint-Tropez et Saint-Germain, elle ne voit pas… En attendant, il faut vivre. Et donc rouler à tombeau ouvert. Le 13 avril 1957, elle défraye la chronique dans les pages faits divers. Victime d’un grave accident de voiture sur la route de Milly-la-Forêt, elle est laissée pour morte et on lui administre les derniers sacrements. Les secours mettent quarante minutes à la désincarcérer. Vitesse estimée de la Jaguar : 150 km/h. Car Sagan aime affoler le compteur et voir le paysage défiler à toute allure. Elle voue une prédilection aux modèles racés. Elle s’en tire miraculeusement. À l’hôpital, on la traite au Palfium 875, un dérivé morphinique. Elle goûte à la drogue. Elle ne s’en délivrera jamais, addict ensuite à la cocaïne et à l’héroïne, ses paradis artificiels.
Sagan ressemble au fond à un curieux mélange : un peu d’Amélie Nothomb pour sa singularité, un peu d’Arielle Dombasle pour son côté éthéré, un peu de Colette par son mode de vie. Mais elle reste unique, jouée au petit écran par Sylvie Testud dans un téléfilm de 2014 réalisé par Diane Kurys. Elle eut de la chance aussi, comme de gagner huit millions de francs au casino de Deauville en misant sur le 8 à l’aube du 8 août 1958. Le gain lui permet d’acheter le manoir du Breuil à Équemauville, près de Honfleur, qui deviendra sa tanière puis le refuge des amis avant de se transformer en retraite solitaire.
Sagan écrivait sur la vie facile, les villas bourgeoises, les rapports entre les êtres avec une vive intelligence émotionnelle. Elle connut le bonheur, notamment dans les bras de Peggy Roche (ex-compagne de Claude Brasseur) « qui l’a aimée jusqu’au bout » , confiait son amie Juliette Gréco. Bisexuelle et heureuse. Ses dernières années sont moins réussies. La joie a sombré. Ruinée, poursuivie par les banques et le fisc français (une dette que son fils Denis Westhoff n’en finit pas d’apurer), amère, usée par trop de nuits blanches, elle n’évite pas une dépression synonyme de repli sur soi. Heureusement, il nous reste ses romans mélodieux, en pointillé de l’âme humaine. Ceux d’une femme qui s’offrit le luxe de toutes les libertés.
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