L’histoire du titre « Marcia Baila » des Rita Mitsouko

Elle avait écrit « c’est la mort qui t’a assassinée » pour une amie de 36 ans emportée par un cancer. Fred Chichin, son compagnon de scène et de vie, est mort d’un cancer en 2007. Catherine Ringer s’est éteinte dans la nuit du 14 septembre, à 68 ans, emportée elle aussi par un cancer foudroyant. Il reste « Marcia Baïla », cinq minutes de fête écrites sur un deuil.
Qui était Marcia ?
Le génial nom du groupe vient d’un mélange de références culturelles et musicales : « Rita » renvoie à l’actrice Rita Hayworth, « Mitsouko » est un prénom japonais et le nom d’un parfum signé Guerlain. Catherine Ringer, elle, est née à Suresnes, en France, en 1957. Enfant, elle sera mannequin, chanteuse, danseuse, et fera quelques brèves apparitions au cinéma. Elle tournera dans une vingtaine de films porno, « par envie, pas par besoin, j’étais quelqu’un de très bizarre. »
Marcia Moretto, elle, était une danseuse et chorégraphe d’origine argentine, née en 1946. Elle donne des cours de danse à Paris et crée ses spectacles. Catherine Ringer la rencontre en 1976 et les deux femmes deviennent très proches. Quand Catherine rencontre Fred Chichin à la fin des années 70 et qu’ils montent les Rita Mitsouko, Marcia les rejoint : elle dansera sur scène avec eux pendant presque deux ans, lors de leurs premiers concerts. Catherine dira : « Marcia pouvait faire des pointes comme une ballerine et des grimaces dignes d’un clown. C’était une pionnière. »
Le 21 mai 1983, Marcia Moretto meurt à 36 ans d’un cancer du sein foudroyant. Profondément marquée par cette disparition, Catherine Ringer décide de transformer son chagrin en musique. Elle et Fred viennent de composer la musique de la Biennale de la danse de Lyon : c’est à partir de cette base instrumentale qu’elle écrit le texte, en hommage direct. Les paroles ne cachent rien : « Marcia, elle danse sur du satin, de la rayonne, du polystyrène expansé à ses pieds. Marcia danse avec des jambes aiguisées comme des couperets… Mais c’est la mort qui t’a assassinée, Marcia. C’est la mort qui t’a consumée, Marcia, c’est le cancer que tu as pris sous ton bras, maintenant tu es en cendres… »
C’est à la fois un portrait physique d’une précision folle — ses jambes, son immense bouche quand elle sourit — et une chanson qui nomme le cancer sans métaphore. En 1984, sur une musique de fête, c’était radicalement nouveau. Voilà ce que ce titre a réussi d’impossible : parler de la mort, du corps qui se consume, sur un groove latino-new wave irrésistible. Catherine Ringer la chantera encore après la mort de Fred Chichin en 2007, emporté par un cancer lui aussi, et la chanson prendra alors un relief nouveau, presque prophétique. Elle sera reprise par beaucoup de monde, de Marie-Paule Belle à Ricky Martin en version salsa en 1998, et se retrouve même dans « Sans toit ni loi » d’Agnès Varda.

Le titre, qui se traduit par « Marcia danse » en espagnol, est une façon de faire danser encore celle qui avait consacré une grande partie de sa vie à cet art. Mais Catherine Ringer ne cherchera jamais à masquer la violence de ce qui est arrivé à son amie. C’est finalement une chanson beaucoup plus sombre qu’elle n’en a l’air. Le succès est tel que « Marcia Baïla » se vend à plus d’un million d’exemplaires, et sera même classée, lors des Victoires de la musique de 1990, deuxième meilleure chanson française de la décennie, derrière « Belle-Île-en-Mer, Marie-Galante » de Laurent Voulzy. Plus de quarante ans après sa sortie, le morceau reste l’un des titres les plus emblématiques des Rita Mitsouko. Et derrière ce refrain que tout le monde connaît se cache, depuis le début, un hommage aussi lumineux que bouleversant à une amie disparue beaucoup trop tôt.









